Dresden, 22 ou 23 juin 2006

Je savoure mon premier moment de solitude. Mes mots respirent ce soir le déséquilibre de ce voyage, de cette entreprise filmique et sonore qui louvoie entre impuissance et élan magnifique. Je me fragilise aussi, malgré les épreuves affrontées, passées. En écrivant cela, je pourrais pleurer. Puis ça passe, comme tout dans l'impermanence innée du monde dirait Alexandra David Neel. Cette tristesse, presque rien...
La fatigue nerveuse accumulée, la chaleur étouffante, sans moyen de se laver - en pleine ville - faire pipi la nuit dans un verre en plastique, cracher le dentifrice sur le pavé bordant Martin Luther Kirche n'est pas toujours facile. Je dois vraiment aller me coucher.

La sensation des choses et des êtres, un peu comme les aveugles - je m'imagine - m'est fondamentale. L'analyse vient après...
J'observe une petite fille jouant sur le pavé. Les enfants ont cette manière particulière de s'agripper aux choses, aux êtres : tortiller un bout de pull, peloter la peau d'un adulte, enfoncer les doigts dans les encoignures des pavés ou des murs et en retirer un petit quelque chose de fascinant pour quelques secondes.

Ukraine, d'un bled, 9 juillet 2006

Ressentir cette sensation de la route dans le volant, cette vibration-là. Eviter les trous, braquer, enfoncer ses orteils sur la pédale de frein. Conduire donne l'illusion de maîtriser certaines choses. Dans le rôle du passager, les idées noires ou les vieux souvenirs rances ont plus tendance à réapparaître.
Comment restituer au spectateur cette ivresse de la route, cette intense sensation que tout est possible ?
Sur la route, des vendeurs de baies, de pommes de terre ou de poissons séchés. Charrettes avançant au rythme d'un temps ancien. Puis ces routes veineuses, tracées à travers la campagne, qui donnent l'impression d'un élan vers ce Japon qui semble si loin parfois et si difficile à atteindre. Combien de galères et d'exténuements nous attendent encore ? On souffre déjà de la fournaise, des myriades de moustiques agglutinés autour de la lampe de Gudule le bus qui attendent en vrombissant qu'un fragment de peau se dénude.
Je relève les yeux de ce cahier : un groupe de jeunes gens dans une lumière d'or, bières à la main, discutent, vont et viennent dans cette magnifique nonchalance de n'avoir aucun but à atteindre.

Trouver en soi l'élan d'aborder quelqu'un en sachant d'avance qu'on ne se comprendra pas et que ce sera des pourparlers difficilement articulés. Ne serait-ce que de commander quelque chose à manger en Ukraine relève d'une prouesse ! Aujourd'hui, cette énergie-là manque. La fatigue de la route ou d'avoir filmé a tendance à inhiber et à ne réclamer que paix et silence.

Les choses non résolues te reviennent comme ça, sur une route nationale par temps de pluie.

Ukraine, Tin'ky

Trois jours que je conduis avec la même exaltation, malgré les routes bosselées, trouées.
Canicule. La sueur colle les cheveux au visage. Rudy, tel un enfant, est venu me chercher en me disant : "Viens voir! Faut absolument que tu viennes voir !". En ces quelques mots, j'ai su qu'il avait trouvé le lac. Un petit chemin sablonneux, éclairé par points, la lampe de poche faisant vaciller des espaces de lumière et ce lac, agité comme une mer. Debout dans le vent, nous respirons l'air humide qui se dilate en nos corps émerveillés. Bain de nuit sous la lune pleine. Exquis élans du corps. Nus, les gouttes se détachant du corps pour retomber sur le sable, nous faisons chanter au vent nos bouteilles de bière en souvenir de nos index contournant l'arête du verre en cristal, symphonie minimaliste. Je troquerai ce soir des ailes contre des ongles tellement on est bouffés par les insectes. Nous repartons.

Route vers la Russie. Traversée des campages. Blés et fleurs de tournesols à perte de pneus. Villages où les gens vous fixent d'abord d'airs égarés, interloqués, puis les visages s'animent brusquement, ravis de répondre à votre geste de la main. Sur ces sourires immobiles, vous continuez la route à cabosses en gardant ces visages imprimés sur les rétines. Chisliva !

A travers la fenêtre, la main gauche vibre dans le vent.

Perdus à Donetsk, nous roulons sur des pavés, traversons des ruelles sombres où trous et nids de poule cotcotent ensemble. Ratatinés, au bord de perdre patience, nous arrivons sur une route jonchée de rails désaffectés. Au loin, derrière un mur blanc, des tiges de ciment crachent des flammes. Une odeur de charbon chaud et graisseux se propage dans cet endroit pittoresque. La puissance du son, énorme déjection de bruits étranges nous fascine.
Rudy perche et je filme, malgré l'obscurité. Magie de la tentative : une voiture passe, éclairant Rudy et projetant son ombre gigantesque au mur protégeant l'usine. En flash, le début de Deserto rosso d'Antonioni.
Cassés mais profondément éblouis par ces minutes sans aucune concrétude spatio-temporelle ni topographique, nous remontons dans Gudule. Un petit bout de verdure parmi les jardinets et les datchas nous accueille pour la nuit. La frontière est encore loin.

Route et arc-en-ciel. Autoportrait au rétroviseur. D'une voiture suivie, deux fillettes nous font des grimaces auxquelles je réponds avec moultes déformations faciales. Souvenir d'enfance. Champ contre champ entre passé et futur.
Des films se rembobinant sur la route, notamment Rouge de Kieslowski. Corps shootés sur la route, entrailles s'éparpillant aux mouches, à la caniasse. Cadavres de chiens, de chats, de veaux ou de renards. Une nuit, je fais faire demi-tour à Rudy pour aller déplacer le petit corps d'un chaton encore chaud. Je le dépose sous un arbre, en me consolant de savoir que ce corps-là ne sera pas écrabouillé, qu'il pourra pourrir en paix sous les feuilles de l'arbre.

Première nuit en Russie. Aube. J'ai attendu l'heure bleue, ou celle du loup, et je crois l'avoir vécue, dans ce champ de tournesols, Gudule enfourné dans les herbes qui sentaient si bon. Avant que le soleil ne se lève, aucun bruit, une paix presque liquide.

Volvograd, 17 juillet 2006

Une musique Techno voltige à peu près partout dans la ville à un volume indigeste. Les "Dokuments pajalsta" réclamés pour tout, les tampons sur les menus, à la poste, les flics nous arrêtant tout le temps en nous faisant bien sentir leur mépris. Tout ça commence à me peser !

Astrakan, Russie, juillet 2006

Quitter la ville, louvoiement concentré entre bagnoles, piétons, crevasses, panneaux, chemins de fer, poussière et chaleur. Puis d'une cigarette fumée par le vent, fenêtres grandes ouvertes, s'engouffrant aux cheveux, je vois l'ombre de Gudule glisser sur la terre ocre, ses jerrycans, ses pneus et sa malle lui dessinant un toit biscornu.
Se profile une sorte de désert garni de petits épineux, est-ce la steppe, la taïga ou la toundra ?
L'esprit plonge dans un lointain sans rêves, sans temps. Les yeux sont aspirés et naviguent de poussière en poussière. Parfois il faut planter les freins, un veau tète sa mère en plein milieu de la route ! Une pensée pour Ella Maillart en passant à côté d'un cimetière où quelques croix rouges indiquent les anciens communistes musulmans. Pour Anne-Marie Schwarzenbach aussi. Sur cette route, comme ça, là, stop-contrôle, la milice fait un signe de matraque pour nous faire arrêter. Chius, j'aurais bien besoin d'un bonbon si souvent rendu dans les cafés ou les pompes à essence en guise de petite monnaie. J'ai bu une pivo, et comme ces chers policiers cherchent toujours un prétexte pour nous faire sortir nos roubles. Marre de répondre à toutes ces questions intrusives. Marre des fouilles et des sourires obséquieux !

Par ici, il n'y a rien, à part quelques baraques plantées un peu comme des champignons vénéneux. On ne sait pas vraiment qu'en faire, hormis les fixer, l'air un peu béat. Une lumière concentre toute la puissance de ce paysage aride, dépeuplé.

Les visages changent en bord de route. Des brides soulignent les paupières et ramènent, tout doucement, au but de ce voyage.

Je me suis baignée dans la Volga à Astrakan avec en pensée le nageur du film Est-Ouest. J'ai parlé dans l'eau à une femme kazakh qui, fièrement, m'a présenté son petit garçon : Russland.

Kazakhstan, juillet 2006

La chaise pliante à plusieurs mètres de Gudule le bus, le faisceau de la lampe éclairant mon genou, je regarde le duvet de poils qui scintillent dans la nuit. J'éteins la lampe et soudain le silence semble plus dense. Je regarde le ciel fourré d'étoiles et de météores arrivant dans l'atmosphère. Beauté stupéfiante, humilité forcée.
J'ai filmé, une cassette entière aujourd'hui et j'ai conduis, ou plutôt évité les trous, en avalant des litres de poussière. Un train passe au loin, j'imagine ses wagons hoquetant aux rails, le son dans cette immensité silencieuse semble taper dans les veines, presque correspondre au pouls. J'attendais tant ce pays, et malgré la chaleur, le manque d'eau, de magasins où s'approvisionner, tout ce que je recherche dans l'acte du voyage semble ici correspondre.
Premier réveil au Kazakhstan. Ni les mots, ni ma mémoire visuelle, je le sais déjà, n'auront de prise sur ce qui s'est passé, ressenti, ce matin-là. Alors poser quelques mots, juste pour l'illusion qu'un jour lointain, j'arriverai à m'en souvenir : le vent passait par le coffre, les portières de Gudule le bus, glissant comme un drap bien frais sur la peau. Respiration d'un sommeil approximatif, à l'orée du réveil, dans ce moment où les rêves ont une chance de se calquer dans la mémoire. Les coudes, ou plutôt les avants-bras, repliés sous l'oreiller, le ventre au matelas, j'ai vu passer, entre les dunes, un side-car qui arrivait droit devant moi. L'homme qui conduisait m'a fait un simple signe de la main et son sourire, si doux, m'a paru irréel. Je me suis rendormie, c'était un mirage. Plus tard, j'ai soulevé les paupières sur des chameaux paissant et blatérant d'un coin de lèvres, à quelques mètres de mon nez enfoncé dans l'oreiller. Encore plus tard, un sifflement lointain charriant une voix diaphane comme dans le film de Tarkowski Le Sacrifice. Cette mélodie frôlait la terre et s'élevait dans une lenteur imprécise jusqu'à mes oreilles. Un jeune garçon berger faisait passer ses chèvres entre les dunes. Le petit berger s'approche du lit voyageur. Je me suis demandée si je rêvais, ou pas. Mais non, il était bien là, le berger sorti peut-être aussi d'un film. En quelques secondes, il était face à moi, les yeux noisettes ensoleillés. Il me demande une cigarette, que je n'ai pas, puis repart en faisant au-revoir du bras, les dents offertes aux nuages. Il se retournait souvent, son bras toujours levé.

Passage entre douane russe et kazakh. D'abord subir toutes les formalités russes, ce qui est déjà pas mal, ensuite rouler en se disant que la zone franche est décidément bien longue, puis arriver sur une espèce de piste où le sable forme les bosses qui annoncent que c'est une route ! Rouler encore, en se disant encore : on est de nouveau perdus. Mais non, nous arrivons face à une file de voitures. Des hommes, debout, boivent en parlant une langue incompréhensible. De l'eau, une sorte de gouille nous sépare de la frontière kazakh. Il va falloir attendre un bac ou quelque chose de ce genre. Il faut maintenant attendre le passeur. Dilatation temporelle. Les moteurs démarrent en choeur. File de phares tremblotants. Bruits stridents, métalliques. Lentement, si lentement, nous avançons sur l'eau jusqu'aux petites lumières de la berge d'en face, sans doute la douane kazakh. On arrive devant un portail fermé. Un homme en uniforme militaire. Rudy sort pour voir ce qui se passe. Je filme, sachant que je ne devrais pas, mais qui ne risque rien... Très vite, je suis repérée. Un douanier, d'un ton agressif, me fait comprendre qu'il veut la cassette dans la caméra. Non, je n'ai pas sauvé certains plans, je ne peux pas la lui remettre. Je garde mon calme, malgré son énervement, malgré la réitération qu'il veut la cassette. Que faire dans un tel moment ? J'inspire puis, très calmement, lui ouvre l'écran LCD, rembobine la cassette et lui montre ce que j'ai filmé : l'arrivée en "bac", puis le portail fermé de la douane et lui. Quand il se reconnaît, il me fait comprendre que NON, il n'en n'est pas question. Je lui montre que je suis en train de faire Rec en cadrant le volant de Gudule pour effacer. Il semble comprendre et s'en va. Expiration. Mais on attend, encore et encore pour entendre une heure plus tard : " Camera, problem !" Une idée s'allume : comme dernier recours, sortir la lettre traduite par Hélène en russe qui explique notre projet. Humblement, je la lui tends. Il lit, je retiens mon souffle. Quelques minutes plus tard, le portail s'ouvre ! Hélène, tu es vraiment mon ange gardien ! Il nous fait signe de le suivre dans le bureau du poste de douane, avec la caméra. Chius, je dois vraiment garder cette cassette ! Il y a ce plan de la gare de Volgograd dessus ! Il me demande d'ouvrir l'écran LCD, j'ai peur qu'il vérifie et qu'il constate que je n'ai pas tout effacé. Mais non, il se met à cadrer sa collègue puis, après avoir vérifier que la caméra était bien sur pause et non sur rec, il la lui fait passer par le trou du guichet ! Et c'est au tour de la collègue de le cadrer lui tout en gloussant. Je n'ai jamais autant regretté qu'une caméra n'ait pas été sur Rec à ce moment-là. Eclats de rire digne de l'homme des caverne. On nous demande si nous sommes un couple, Niet, niet, rabot ! Puis l'inspecteur essaie de me caser avec ce fichu douanier qui m'a fait battre le coeur, mais pas pour les bonnes raisons, en nous montrant une photo kitsch de mariés kazakhs. Ca pouffe dans les coins jusqu'au moment tant attendu : le son du tampon sur le passeport. On est enfin au Kazakhstan ! Une dernière fouille et on peut repartir. Ce pays tant rêvé s'ouvre à nos pneus. Paysages aux dunes plantées en terre comme les bosses au dos des chameaux. Immensité de silence et de vent. Océan de sable.

Au son du tissu de la chaise pliante claquant au vent, j'ai fait pipi et j'ai respiré profondément dans l'immensité.
J'ai marché dans cette infinie plaine désertique jusqu'à ne plus apercevoir Gudule. Je me sentais libre et pleine d'oubli. Le son des trains dans la nuit. Lucarnes de lumières bordant les étoiles, wagon-cylindres comme un chapelet de petites saucisses.
Quelques camions passent, escortés des nuages de poussière jaune pâle. Chaleur dissolvant les contours donnant aux images l'irréalité des choses rêvées.

Couchée sur mon matelas varapant sur les routes, je me souviens de Cyril qui me racontait des histoires en forme de conte sous la moustiquaire en Thailande. J'aimerais bien qu'il m'en raconte une, juste là, maintenant.

Au kazakhstan, le vent à l'art de faire chanter les objets. La voix des esprits, si on tend bien les oreilles, murmurent des mots inaudibles mais rassurants. Je comprends que les boudhistes écrivent leurs prières sur les carrés de tissus colorés qu'ils suspendent pour que le vent les amène directement aux ancêtres.

Tranches de pastèque dans le désert. Dents croquant au rouge et jus collant aux doigts et au menton.

Sur les pistes à poussière blanche, avoir le mirage de l'asphalte.

J'ai mangé 4 oeufs au plat sans aneth et un kazakh nous a offert une pastèque coupée en dés.

Rouler des heures à 30 km/h sur les pistes, pieds nus, sentir le graveleux de la pédale d'accélérateur et les grains de sable sous la plante du pied. Le vent claque à l'oreille droite.
Des heures à se perdre, à demander tant de fois : Kouda morié ? et ne recevoir que des hochements de tête négatifs comme si c'était Mars qui était demandé. Mer d'Aral, cette mer qui rétrécit. Presqu'une semaine pour la trouver. Rouler, demander, répondre aux questions. Voir défiler sous les phares toutes sortes d'animaux. Souris-kangourous comme dans les cartoons, chevaux, vaches, renards, chameaux, lapins, hérissons. Aigles vrillant l'espace jusqu'aux poteaux télégrahiques.
A proximité de Tastubek, on nous fait comprendre que la "machina" (voiture) premièrement n'y arrivera pas et que, deuxièmement, la mer est moche là-bas. Il faudrait aller à Bissaï, mais la machina n'y arrivera pas non plus. Donc retour à Aral. La carte aux doigts, questionner tout un petit monde qui rétorque, un peu coit, qu'il ne sait pas où est la mer ! On arrive tout de même à décrocher le nom de Bogen : encore 150 km à faire ! On les fait, dos fourbus et les iskions qui déchirent les fesses. Enfin arrivés à Bogen, ce n'est toujours pas simple de trouver la "morié", surtout avec la peur constante de s'ensabler. Quelques grammes de poussière avalés, de retours en arrière, de dubitation, proches du renoncement, nous arrivons sur une sorte de pont, où un camion militaire jouxtant un wagon aluminiumisé nous attend. Contrôle de police, là, au bord de la mer d'Aral, la mer qui rétrécit. En plus, ça pue la merde. Forza, on ne va pas se décourager pour ça. Je bois un bloody Mary avec vue sur l'amer qui rétrécit...

Sur la route jusqu'à Quezerkaly, prendre deux lurons qui faisaient du stop. On les plante à l'arrière et on met le Gloria de Vivaldi à fond, espérant déclencher en eux une émotion qu'ils n'oublieraient jamais. Pas très convainquant, peu de signes prometteurs. La beauté est universelle pensa-t-elle. A ce moment-là, elle douta intensément. Bon, tant pis pour la musique. Reprenons le bon vieux discours novateur : At kouda ? chvizaria. Quelques rudiments échangés. Du rétroviseur, je les observe discrètement. Leurs yeux papillonnent sur le bric à brac de Gudule. Ils ont l'air ahuris. Ils doivent peut-être se dire que la télé ment, que les étrangers ils ne sont pas si riches que ça. Stop. Karacho. Spasiba balchoï et ils repartent dans la nuit, leur semelle auréolées de poussière.

En roulant jusqu'à Shimkent, j'ai repensé à cette scène magnifique du Soleil même la nuit des frères Taviani où l'ermite qui écoute, de l'autre pièce, la prostituée en train de se brosser les cheveux, soudainement tenté par la chair, se détourne de son désir en se focalisant sur le son de la pluie renforçant le volume de celle-ci au détriment du son des cheveux. Abstraction d'elle. De revivre cette scène cinématographique sur les routes kazakhs m'a émue.

Aube, les yeux brûlants de s'être fixés sur la route, voir le soleil sortir de l'horizon et une nuée d'oiseaux au ciel comme des cils qui battent.

Shimkent hôtel. Dans la chambre climatisée, j'ai fini Oasis interdites d'Ella Maillart, livre qui m'a transportée. ll me manquera.

Sur la route, en quittant Shimkent, des montagnes aux pointes enneigées, marquant peut-être la séparation avec le Kirghistan.

Des sots multicolores plantés sur des caisses de bois en bord de route où dépassent quelques pommes, petites.

Paysage immenses où chaque halte est une surprise mêlée de bonheur.

En roulant, écouter un Hit kazakh. Mélodie un peu kitsch mais qui sait si bien titiller l'émotionnel. Exotisme poignant qui me bouleversera en le réécoutant un soir d'hiver à Genève. Sous cette musique, j'ai vu la fin de mon film. Je m'imaginais un gros plan où des aveugles japonais chanteraient. Je revoyais l'enfant filmé en Super 8, si sérieux que son sourire, une fois venu, déchirait l'espace. Je revivais aussi comme un rêve émotionnel, la scène du retour. Ma famille, mes amis m'attendant à l'aéroport. Après avoir passé le vert du Rien à déclarer les voir et fondre d'étreintes. C'était beau en tout cas, ça collait des frissons sur la peau.

Face au lac Balkash, Gudule parqué au rivage, signifiant qu'à chaque fois qu'on s'en extrait, les pieds arrivent directement dans l'eau, les pans du pantalons aussi ! Sur la chaise pliante, au coucher du soleil, je postite en fixant les bras du lac s'oranger, l'eau clapoter aux cailloux. Une paisibilité rassure le corps de tant de kilomètres à sursauter aux bosses, aux trous de la route. Un garçonnet passe derrière moi, faisant mine d'être indifférent à ma présence. Il s'arrête quelques mètres plus loin et jette une ligne de pêche là où il n'y a pas de roseaux. Je l'observe en souriant. Il repasse vers moi, je lui lance le peu de mots de russe que je connais. Il acquiesce puis repart. Revient. Il se plante devant moi, me fixe et après un temps me demande une cigarette. Je la lui donne. Il va se cacher sur le parechoc de Gudule pour que personne ne le voit. Je me rappelle mes 11 ans où je fumais du bois fumant, m'enfilant des bonbons ensuite pour que personne ne sente. A la dernière bouffée et au mégot lancé à l'eau, il vient s'asseoir à côté de moi. Il mire la bouteille de cognac plantée dans les cailloux. Il la prend, puis la sniffe et rejette la tête en arrière avec une grimace digne de Buster Keaton ! Il en verse quelques gouttes au sol, me chipe mon briquet et essaie en vain d'allumer la tache plus sombre sur le sable. Il devait sans doute croire qu'il s'agissait d'alcool à 90 degrés. Cette bouteille au liquide de miel le fascinait. Après avoir collé son oeil au goulot, voilà qu'il la colle à son oreille pensant pouvoir entendre le murmure des esprits. Pleine d'une tendresse maternelle, je lui prends la main et le guide à l'intérieur de Gudule en lui faisant chut de l'index, ne sachant pas si Rudy dormait ou non. Rudy faisait son rapport son. Je lui demande de faire entendre les possibilités du micro à l'enfant. Dès qu'il a le casque, je lui chante une chanson douce et lui demande de faire pareil. Il dit deux mots et rend le casque à Rudy puis me fait signe de le suivre. Il m'amène sur un ponton, au bord de l'eau turquoise du lac Balkash, et avec un bout de bois autour duquel est enroulé du fil de pêche, il me montre comment pêcher le "riba". Il roule une boulette de farine entre ses doigts. Il l'accroche à l'hameçon qu'il plonge dans l'eau. Très vite, le poisson mord. Il me le met en mains, tout fier. Et moi, je reste coite, sentant ce corps frais gigoter dans ma paume dans un dernier sursaut de vie. Je crie à Rudy de venir me filmer avec l'enfant. Il s'ensuit deux autres poissons pêchés qu'avec l'acquiescement du garçon, je remets dans l'eau. Moment simple et complice, face au soleil retombant dans l'eau. Nous invitons l'enfant à un dîner gudulien. Après s'être baffré, il repart dans la nuit en disant merci et à demain ! Le lendemain, ragaillardi de ce dîner et d'un briquet au drapeau suisse offert, il se permet un peu trop et demande un peu trop de tout. Il faut sévir. Ignorer ses appels et ses requêtes. Se renfrogner pour ne pas être bouffée tout cru par ce petit lulu de 11 ans, ayant comme obsession de nous marier Rudy et moi. Il nous dessine et, avant de nous offrir le croquis, rajoute un bébé dans mes bras.

Sibérie, Altaï, début août 2006

Je suis fatiguée comme le bout du monde. Et le froid est saisissant par rapport au vent brûlant kazakh. Transition sans transition. Des kilomètres encore à faire jusqu'en Mongolie. Je me sens un peu sans me sentir. La pluie, le froid. Ces deux mois passés, et ce qu'il reste encore à traverser. Aujourd'hui, malgré cette belle soirée à Rustvosk dans ce café où j'ai pris le son de l'homme blond chantant au karaoké, j'ai l'impression d'être nulle part et de n'avoir nulle part où aller. Il faut pourtant continuer la route. Penser aux plans impérativement à faire avant que le froid n'engourdisse encore plus. Le plan pêche aux sons.

Il conduisait. J'étais restée au lit. Je voyais des fragments de route qui passaient très vite. J'avais un peu peur et un peu mal. Pour me soutenir, je pensais aux nuages qui se désagrégeaient. Je me disais sans cesse : pense aux nuages qui se désagrègent. Je sentais au corps les sursauts de la route. En descente, le sang montait aux veines du cou. Le poids, sur certaines parties, qui tout d'un coup se soulève. Le ballottement de la chair.
Au fond du fond, qu'y a-t'il ? Le fond. Qu'y a-t'il au-delà du parasol, il y a le parasol vu de l'au-delà. Ces phrases, durant le voyage, m'ont aidé à sourire.

Mongolie, 15 août 2006

Dans l'Altaï sibérien, cette image en bord de route de deux adolescents à cheval. La fille devant, le garçon derrière avec un gros bonnet de laine, chicanant la fille qui fait semblant de résister, toute en rire.
A Tashanta, bloqués à la frontière pour cause d'abord de samedi soir, puis de dimanche. Une nuit où l'immensité vient s'engouffrer par coup de vent, vient cogner contre les parois métalliques de Gudule, où l'herbe sèche sécrète des vibrations berçantes. Au réveil, des sauterelles géantes vrillant l'espace. Son extraordinaire.
Planté à la terre désséchée et craquelée, le vent gronde. Une ligne montagneuse à l'horizon. Je voudrais essayer de dire. Mais dans cette immensité, dans cette solitude superbe, tout mot semble superflu. Même la caméra, je le crains, ne pourra restituer (peut-être avec un grand angle) le vertige de ces paysages qui ne pourvoient que la grandeur du silence. Balayer du regard. Incrustation rétinienne. Pour cet oubli qui menace.
Etre en Mongolie et pourtant ne pas y croire. Quelque chose de fort, de différent aurait dû avoir lieu. La douane passée, je me répète que je suis en Mongolie, ça se répète si vite dans ma tête que le mot Mongolie se rétracte en Moly. J'attends que l'émotion daigne me secouer. Mais rien ne vient. La fatigue a anesthésié mes sens. Pas d'émotion. Le voyage continue, simplement. Un jour plus tard, perdus au milieu des pistes, c'est l'époustoufflant qui me rentre dans le corps, aux entrailles. Et je ne peux que me taire et inspirer. Parfois fermer les yeux et les rouvrir en espérant que tout ça aura encore lieu. Et ça a lieu, et ça transperce d'une grandeur sans descriptif.
Montagnes au lointain de la plaine jaune, saupoudrées de neige, me rappelant les gâteaux de Savoie de Mukta.
Des marmottes essaiment le sol, gambadant entre les roues. Des bébés marmottes aussi, sillonnant la route avec de petits sursauts de fourrure. La Mongolie. Peu à dire, tout à vivre. Revenir, certainement.Tourner un film. Par le train cette fois-ci.
Pieds nus, mes plantes se pressent contre la terre craquelée et sèche. Les pieds n'iraient pas jusqu'à laisser une empreinte non, mais un infime écrasement comme une empreinte de sable immédiatement effacée par le vent. Au loin, spirale de poussière provenant d'une voiture en passage. Voguent les particules qui conjuguent la terre. J'ai flanqué des post-it dans mon caleçon-culotte. A chaque mouvement de mes jambes, il y a un crépitement sonore. J'aime sentir les mots déjà oubliés. Et marcher jusqu'à ce que plus rien n'ait de sens, jusqu'à l'oubli. Marcher, tout droit, en espérant arriver en haut de la montagne. Arrivée en haut, le soleil éclairait la plaine. J'étais dans l'ombre. Gudule était une tache, petite, son toit blanc, minuscule, était encore repérable. Il y avait de l'immensité et du vide, et du vent. Un désert de terre où le plat est égal à l'infini. Tout semblait possible mais à la fois démesuré. La terre à mes pieds, craquelée comme une carte de pays déchirés puis recollés.

Aux environs de Bayongonkhor, 20 août 2006

Lire, comme tous les soirs, à la maglight avec les phalènes tourbillonnant dans l'espace, circonscrivant ma tête, venant se poser sur ma main ou sur un doigt dans un frémissement résonant. Leurs yeux en tête d'épingle peuvent passer du noir au rouge selon leur position vers la lumière. Petit point semblant me fixer tout en ébouriffant son corps de soie à drapé doré dont les dessins ont certainement inspiré ceux des tissus qu'on trouve en Asie. Ailes virevoltantes, antennes tremblotantes devenant géantes par leur ombre projetée. Petit corps s'ébrouant sur une phalange, y déposant une douce vibration. Sentiment d'un apprivoisement avec ces phalènes sur phalanges.
Une nuit, dans le vertige de l'immense, sortir le stellarscope. Couchée sur la terre sèche ou quelques menues épines viennent piquer le corps, passer du stellarscope éclairé par la lampe de poche à la réalité du ciel en scintillance. Constellations. Cette joie, toute collée au passé où, enfant, j'adorais ces chaudes nuits d'été. Mes parents avaient installé le téléscope dans la campagne, à l'abri des lumières du village. Je découvrais la lune comme un blanc ballon que j'aurais pu attraper. Couchés dans l'herbe fraîche, il me semblait que nos voix, instinctivement, se faisaient timides, ne voulant pas abîmer d'une note trop criarde la solennité de ces instants où les astres nous contaient leur présence et à la fois leur éloignement. Dans la plaine mongole, un ravissement de pouvoir lire au ciel quelques constellations telles que le Sagitaire, Altair, le Dauphin, le Poisson austral.
Tu étais couchée, le silence fourmillait aux oreilles, des souvenirs médiocres venaient taper dans ton ventre. Tu as allumé ta lampe de poche. Tu as fixé la sphère jaune pâle sur le métal. Tu as entendu. Tu as attendu. Tu ne savais pas si c'était le crépitement de leurs pattes ou le vacillement de leurs ailes que tu préférais.
Mirage d'obscurité. Un soir j'ai cru t'apercevoir. Les pieds en ombre de réverbère, voguant comme un courant d'air. Lentement j'ai plissé les yeux, réinventant ta disparition.

1 septembre 2006

3ème jour. Ensablés dans le désert de Gobi. Plus envie de filmer. Quand la situation s'enfonce dans la gravité, je n'ai pas le voyeurisme de filmer. Ou simplement pas la force ni l'envie. Il manque cet élan, ou cet espoir. On a tellement criqué. Renforcé les trous sous les pneus de tant de pierres. On a tellement poussé avec le sable crépissant le visage, crissant sous les dents. Rien, on n'avance pas d'un millimètre. Recommencer, y croire encore. Et cela combien de fois encore ? Beaucoup, de tentatives. Au loin passe une Jeep. Je lâche la pelle et cours dans sa direction en faisant de grands signes des bras. Traînée de poussière qui rétrécit. La jeep continue sa route et je reste là au milieu de ce rien, de ce vent qui tape sur le corps et les nerfs, là où crier même ne suffirait pas. Marcher, tête baissée comme en punition. Revenir sur le lieu du crime : fixer l'intérieur de Gudule le bus où tout est recouvert de sable, la nourriture aussi. Rudy continue de pelleter. Le sable continue de s'étendre. Grains de sons qui démangent. Et voilà que le ciel s'y met. Il pisse quelque gouttes faisant coller le sable à notre emprisonnement.
En attendant qu'une voiture passe. Ca pourrait faire un bon titre de film ! Et pourtant. On ne peut pas changer le décor de la scène, ni son contenu. 3 jours que nous sommes bloqués, perdus au milieu du désert. Il fallait que j'aie mes règles. Sang et sable. Il n'y aurait que 10 mètres à faire pour s'en sortir. Et cette si petite distance est pourtant impossible à atteindre ! Je fixe une petit scarabée sur le sable. Il bougeait il y a quelques secondes mais il semble mort tout à coup. C'est plutôt un mauvais signe ! Je fais pivoter ma nuque endolorie de quelques degrés sur la droite, mes yeux se posent sur un épineux. Le vent s'enfile entre les petites feuilles, toutes dures, et les fait trembler. Il y a un trou dans le sable, creusé par un serpent ou une autre bête. Des os de chameaux jonchent le sable, mâchoire, fémur. Les dunes de Khongor dans le lointain pointent vers le ciel gris. Un oiseau, ce matin, est rentré par une fenêtre dans Gudule. Le son de son corps s'écrasant contre la vitre m'a réveillée. Ses ailes, son bec s'assomment contre la vitre. Il ne doit rien comprendre, le ciel est accessible à son regard, pourtant son corps ne peut pas l'atteindre. Un peu comme nous qui voyons les 10 mètres à faire pour nous rendre la piste accessible mais, incapables de l'atteindre, nous attendons qu'une voiture passe.
Le scarabée a fait semblant d'être mort. Il a disparu. En attendant qu'une voiture passe, j'ai dessiné sur le sable un poulpe.
Du sable dans les dents, sous le corps. Du sable qui enraie le cric, qui le fait grincer horriblement. Du sable dans la raie des fesses, sur le crâne. Du sable sur la cuisinière, dans les tasses et sur les assiettes. Du sable dans le lit. Aucune voiture ne passe. Il y a de l'eau dans la baudruche pour environ 10 jours. Nourriture pour environ 7 jours. Cigarettes, 2 jours. Plus de café, plus de miel, plus de pain ni sauce tomate. Le visa va bientôt expirer. Tout va bien ! L'impossibilité d'avancer crée une tension et nous empêche de jouir pleinement de ces dunes blanches, plantées au milieu de rien, dont les plis, rides gigantesques semblent fendre le soyeux des dunes. Il faudrait pouvoir jouir de l'instant présent. Mettre en pratique les idées philosophiques du bouddhisme. Se soustraire à la situation. Se plonger dans un livre. Faire quelque chose, pleinement. Mais l'activité, quelle qu'elle soit, ne peut conserver à elle toute la concentration. Toujours une oreille traîne dans l'espace, emportant avec elle le cerveau qui guette sans répit le bruit d'un moteur. A force de guetter, de scruter le lointain, les taches au loin, immobiles, deviennent mobiles. Elles semblent se déplacer, tout lentement.
On vient de manger, pourtant j'ai encore faim. Il faut se rationner. Mes doigts sentent le poisson. 5 jours qu'on ne s'est pas lavés. C'est la première fois depuis le départ que mon appart me manque, ma baignoire surtout !

Chita, 20 septembre 2006

La Mongolie semble déjà si loin, comme un rêve dans un matin où l'on traîne au lit. Il me reste cette odeur de coriandre dans le désert, ces plages immenses de vent et de poussière. La curiosité des mongols, emplie de questions, de sourires et de regards. Cette dernière nuit, dans une ger, à manger un plat de pâtes-maison, avec les marmots qui tournicotent sur le tapis, se passant le casque de Rudy, marmonnant un mot en piaffant. La tête du cheval, au crépuscule, enfouie sous mon bras, heureux de mes gratouilles. Le spectacle sonore dans la nuit et ces visages émerveillés, éclairés par le halo de l'ampoule. Fromages séchés en offrande pour notre route. Et là, en Sibérie, c'est la débâcle des songes. C'est une irrépréssible envie de crier : J'en peux plus ! De ces regards scrutateurs sans aucune aménité, de ce culte du paraître si étroitement lié au fric, de cette ubiquité dans la surveillance, de ces flics, de ces militaires. Tout semble ici tellement compliqué et tellement triste. Il n'y a que ces yeux, partout, qui vous fixent et semblent vous juger avec mépris. Ces yeux qui scrutent la plaque d'immatriculation de Genève en catimini. Surtout censurer le corps de toute marque d'intérêt. Surtout ne pas sourire. Conserver cette espèce de fierté déplacée, bornée. Et dire qu'il reste encore quelques 2'500 kilomètres de route pourrie avant d'arriver à Vladivostok ! Vivement le ferry pour la Corée... Ce néo-capitalisme m'est insupportable ! Ces nouveaux riches arpentant les rues, portables à l'oreille grosses lunettes de soleil au nez me donnent envie de crier. Se lever le matin devient effort !

Route de Chita à Vladivostok

Poussière et brouillard. L'impression de rentrer dans un nuage. Manger des pipasses en me disant : si celle-là j'arrive à la décortiquer avant que le camion ne passe, c'est qu'on va réussir à attraper le ferry pour la Corée ! Et puis aussi quand la voiture d'en face éteint ses grands phares juste au même moment que moi, j'ai l'impression qu'on est tous connectés et que tout ira bien.
Le fleuve Amour, j'en ai aimé son brouillard. Il y avait un ciel gris, farci de nuages plus sombres. Il y avait dans une légère brume, cette route cahotante où des centaines de pies battaient des ailes, piquaient leur bec dans la terre avec de petits cris. Il y avait dans cette image quelque chose d'étrange et de beau.
Il y avait, une nuit, ces deux femmes à la station essence. L'une, ayant compris le lointain de mon pays devait trouver éblouissant qu'on soit arrivé jusqu'ici en bus VW. Elle me faisait des baisers qu'elle me soufflait à travers la vitre qui nous séparait. Cette autre femme, à quelques 300 km de là, aussi dans une pompe à essence, avec sa coupe au carré sortant du dernier manga qui me parlait au micro en souriant, en faisant glisser ses mains en longs gestes d'adieux, derrière sa vitre.
Le but de ce voyage, chaque fois que je m'en approchais, se rétractait comme ces plantes coralliennes effleurées du bout des doigts. Un matin, je me suis réveillée en pensant que c'était tout simplement l'ensemble du voyage qui constituait le but, mais surtout pas un concept précis.
Amortisseurs foutus. Décidément cette route est jonchée de métaphores sur ma vie ! Quand quelqu'un sera sur le point de m'annoncer quelque choses d'un peu rude, je pourrai le prévenir en disant : fais attention, je n'ai plus d'amortisseurs...
Dans ces longs moments de route, dans cette distance, parfois un peu vide, entre un point et un autre, les pensées s'entassent et font claquer le passé comme une main sur une cuisse nue.

C'était l'automne en Sibérie. Dans la forêt, les troncs blancs des boulots donnaient l'impression d'être la repousse de cheveux blancs après une teinture rousse.
J'attendais la dépanneuse. Le son humide des insectes.

Sokcho, Corée, Naksan temple 16 octobre 2006

Seule, assise face à la mer. Grésillement d'insectes typiquement du Sud. Un sentiment un peu flou se propage; je ressens à la fois la paix d'avoir contemplé le visage serein d'un Bouddha sculpté, mais quelque chose d'indistinctement inquiet résiste à la joie d'être toute à ce moment.

Conversation d'ivresse, belle et profonde et sans fin. A l'aube, se quitter sur le trottoir. J'ai marché, peut-être regrettant déjà sa présence même si à la fois c'était un soulagement. La lumière était si belle que j'ai regretté de ne pas avoir pris la caméra. 6h21, les pêcheurs s'affairaient sur leur bateaux dans cette lumière d'automne donnant aux couleurs leur raison d'être. De mes doigts, j'ai inventé un cadre et j'ai suivi leur mouvement en m'imaginant que je les filmais.

J'ai nagé longtemps dans la mer. Le Nord, le bout du corps. J'entendais la phrase de Nicolas Bouvier qui nageait à mes côtés : "Courage, on est bien mieux relier que l'on ne croit, mais on oublie de s'en souvenir."

Ferry entre Pusan et Osaka

J'ai fixé, longuement, l'écume blanche propulsée par la coque du ferry. Blancs remous qui m'ont fait pensé à la fin du bouquin Martin Eden de Jack London. Je sais que sous la mer les crevettes brillent la nuit, et que sur la mer les chalutiers qui pêchent la crevette ont des lumières qui tanguent sur la houle. La côte japonaise émerge derrière la brume. Haiku visuel. Ne manque que le héron...

Osaka

J'ai mal au dos. Ce projet de film est trop lourd à porter. Le sac à dos aussi. Cette douleur qui brûle fait grincer les nerfs. J'aimerais restée couchée des jours entiers sur le futon avec l'odeur du tatami et une pile de bouquins à lire. La porte coulissante, quadrillée de papier blanc, serait légèrement entrouverte sur le ciel. Il y aurait, une fois par jour, une gentille vieille dame en kimono qui viendrait m'apporter du thé vert sur un plateau. Elle s'agenouillerait en silence et disposerait en harmonie la tasse, la théière et le biscuit au soja emballé de papier de soie que je déballerais délicatement avant de le respirer. La nuit, dans l'étourdissement d'avoir trop lu, j'irais au bain, une femme assise sur un escabeau en plastique ferait sa toilette face au miroir enbué. Je me placerais dans l'espace de façon à pouvoir observer discrètement ses gestes, tentant dans toute ma maladresse occidentale de me les approprier. Puis l'eau brûlante du grand bain coulerait sur mon corps nu et je soupirerais, mêlant mon souffle à celui des gouttes d'eau.
J'ai croisé une femme aveugle tenant le bras d'une accompagnatrice. Elle souriait en marchant.

Hiroshima, 4 ou 5 novembre 2006

J'ai regardé des enfants manger des glaces dans un square où leur mamans papotaient sous l'ombre d'un arbre. J'avais envie d'être à vélo et de sentir le vent sur mes joues.
A Hiroshima, j'ai vu un documentaire à la télé qui m'a fait pleurer. C'était un documentaire sur un ado aveugle qui jouait du shamisen. Ses gestes, affranchis de tout mimétisme étaient libres et majestueux. Les jambes pliées sous le kotatsu, il parcourait des doigts le visage et les cheveux de sa soeur. C'était comme un signe de bon augure pour persévérer dans la quête d'un partage sonore avec des aveugles japonais.

Le métro s'en va, reste le quai vide.

A Hiroshima, j'ai filmé pour la première fois des aveugles.

Matsuyama-jô, 11 novembre 2006

La ville était en-dessous de mon menton, et dans les arbres j'ai entendu chanter l'oiseau à ressort...
Longtemps, j'ai observé une calligraphie japonaise. Il m'a semblé que le vent bruissait dans les feuilles de bambou.

Je l'entendais, il tapotait sur le clavier. L'écran de l'ordi brillait dans la nuit et me rappelait l'aliénation des mégapoles où vitesse et productivité se conjuguent sans répit. Dans ce voyage, j'aurais aimé être déconnectée. Etre simplement face à l'écran du monde. J'aurais aimé traversé les espaces sans technologie, oublier sa folie, mais cet ordinateur omniprésent bousculait ma fuite.
Cette impression constante de passer à côté de quelque chose, de ne pas y être.

J'ai cessé de boire et de fumer, puis j'ai repris. Je reprends toujours ce qui me blesse ou blesse autrui.
Rêve de compensation. J'étais avec Rudy sur une barque, l'eau passait entre mes doigts. Il y avait un marché flottant où des habits étranges et magnifiques pendaient. Les gens étaient souriants, merveilleusement gentils. On naviguait entre les boutiques sur l'eau et tout était serein. Et puis j'ai aperçu un arbre, une sorte de cèdre gigantesque, dont les couleurs d'automne mouchetaient son feuillage, j'essayais de le montrer à Rudy.

Vladivostok

Sur un banc face à la mer, dans ce va et vient de bateaux, j'ai pensé au dernier plan du dernier film de Van der Keuken "Vacances prolongées". J'ai aussi pensé à papa qui m'aurait certainement pointé du doigt des détails atypiques en me racontant leur histoire.
On s'est dégotté un coin génial pour dormir : une décharge surplombant des rails, avec la mer au bout. On a dormi 5 nuits là, dans cette ambiance de grues en mouvements. Le son des cargaisons, jour et nuit. Parfois le klaxon d'un ferry sur le point de quitter le port. Une nuit, l'attaque compulsive d'une nuée de moustiques m'a forcée à quitter le lit gudulien. J'ai marché avec ma caméra. J'ai observé ces machines aux bras de fer gigantesques, diguant, perçant le sol, s'infiltrant dans des canaux mystérieux comme les pattes d'un insecte, d'une sauterelle géante. Marcher, filmer un peu, avec toujours cette crainte que la milice vienne m'arrêter après m'avoir lancé le fameux : "Dokument pajalsta". Cette crainte renforcée par la nuit et cette légère brume rendant l'humidité palpable.

Zarobino

Après la panne et la dépanneuse, après 8 jours d'attente, je suis enfin devant le guichet du ferry pour la Corée. Tout autour, les gens se bousculent, jurent, crachent des gomeux. Dans ce brouhaha, quelque chose me pousse à me retourner, et là, je vois le geste, celui évidemment que j'aurais voulu filmer : un homme coréen est face à moi, je vois qu'un autre homme s'approche de son dos, et avec la fougue d'un gosse, il lui bouche les oreilles de ses deux mains. Les deux hommes sont face à moi, celui qui a les oreilles bouchées caresse les doigts de son ami plantés à ses oreilles pour essayer de deviner qui est là. L'homme aux oreilles accaparées se retourne et reconnait l'ami. S'ensuit accolades, rires, étreintes ébouriffantes. Chez nous, ce sont les yeux, en Corée ce sont les oreilles que l'on cache pour se laisser deviner.
Plus tard, dans la salle d'attente, je vois une fillette se balader avec une loupe qu'elle fait passer fièrement devant son visage. Son nez, sa bouche deviennent des mondes énormes. Toujours munie de sa loupe, elle s'approche de son petit frère pour lui disséquer les oreilles. Les sourcils de la fillette d'abord se froncent puis ses traits d'un coup s'affaissent comme si, en prenant conscience de la physionomie de son frère, c'était elle-même qu'elle découvrait.

Matsuyama, 22 novembre 2006

Une aube en silence, sans les étincelles sonores qui crépitent le jour à la ville. Les lumières aussi, disparues. Le répit est lent et savoureux. Un homme promène son chien. Une voix au loin. Un taxi passe, lui aussi silencieux. Ca ressemble à la neige.
Est-ce que la femme sera toujours là, seule sur son banc ? Est-ce qu'elle aura pleuré ? Est-ce que j'irai lui parler ? Quel est le son d'une fleur qui meurt ?

Kochi, 25 novembre 2006

J'ai perdu cette partie en moi qui savait rire, qui avait la force de faire le clown et de faire rire les autres. Je suis tellement essorée par ce film. J'aimerais être de retour à Genève. Et quand je serai rentrée, enfin, me manqueront ces espaces vierges de tout souvenirs où pourraient se projeter de nouvelles illusions. Et ici, au Japon, devant ces petits bonheurs étalés, ces rires d'enfants sur des visages d'adultes, je suis ramenée à mes impossibilités, à mes cercles vicieux et à cet ego qui déborde en exigences, incapable d'accepter ou de prendre ce qui est.

You are turning in your bed, shaking your ankle against the sheet. Outside, from the window, you hear cars passing by, you heard 3 sirens tonight. A mosquito is buzzing and it's annoyance seems to match perfectly with the stream of your thoughts, desperatly turning in the shape of your past. You feel that you blew everything. That you had it once but simply let it drop as an angel made of crystal on a cold floor. You've been there before, sightseeing the darkness of your life. But on this journey you feel it deeper. It sticks to you like a dead skin. You keep mumbling all the conflicts you've been through. You blew it alright. Now you feel there are no issues left. You miss them all so much. And being so far away, for so long, help you see the good aspects of them all. But you've been there already. Things never changed. By praying for a change, you thought that could make the difference for it to be bearable. You were wrong. As much as you are now regretting your ancient loves. You think it was all your fault, and maybe it was. You are so desperatly lonely that the worst parts appear to you, in this tiny hotel room with a mosquito buging you, as maybe acceptable. As if it was not that bad. But that bad it was, therefore you left. Somewhere, outhere there was a place for you, and maybe someone for you. But you found neither ones. And now you are desperate to go back, to return to that place that you hated so much, that you wanted to escape so bad. You wish you could get rid of those thoughts. But they are meant to stick. You created them that way. They are crowling on your body, entering your orifices in such a way you can't even scream anymore. You are those fish that you watched today, their mouths wide open, stuffed with a silent hunger, beging like a vagina to be fufilled. Your eyes dove into thoses cavities fragmented from the rest of their bodies. You blew it. The bad sides fascinate you. You like to notice the failure, the bad quality, the detail that destroys the rest.

Ashizuri misaki

Les pélerins chantaient, têtes baissées sous leurs chapeaux pointus, devant le temple où s'évaporait en volute l'encens. De gros poissons ouvraient leurs bouches dans l'étang coulissant entre les temples. Des statues en pierre de boudhas où la mousse tissait des filaments, transpiraient les prières. Le temps, dans sa relativité. Il était serein de se tenir debout dans cet espace de paix où odeur et clochettes rimaient tranquillement. Et le corps, pour être flatté dans ses vertus, réclama une onsen. Les pieds, sur le long couloir de bois, laissèrent leur empreinte mouillée. Une porte contre les doigts coulissa et les yeux, émerveillés, tombèrent sur un petit lagon brûlant. La pointe du pied goûta l'eau chaude, la cheville s'inclina puis se posa sur la pierre. Les genoux, immergés, articulèrent le mouvement permettant aux fesses de se poser. Expiration en soupir. Nu, le corps éprouva le besoin de s'étendre dans la chaleur de l'onsen. Les yeux observèrent ce corps heureux dans le crépuscule puis se levèrent, aidés de la nuque, pour mieux retomber sur l'étendue de mer en contre-bas du bain. Le son des vagues comme une température qui monte quand les paupières descendent. Ce fut un instant de grâce comme l'obscurité autour des falaises. Le petit bruit de la porte coulissante. Le linge flottait sur les jambes de la femme avant d'atterrir sur un rocher. En trempant son corps, la femme aussi soupira. Je sentis le vent frais sur mes épaules et comme dans un champ contre champ d'épaules, je vis les siennes parsemées de gouttes où les étoiles du ciel semblaient se refléter. Sa peau brillait par la douce lumière d'un mini-réverbère et la vapeur semblait traîner autour d'elle comme auréolant son corps d'une énergie particulière. J'aurais voulu toucher cette peau qui semblait à la fois douce et froide. J'aurais voulu poser mon index sur cette peau comme pour lui murmurer de se taire. La nuit s'était logée dans le ciel, je m'assis sur une roche bordant le son des vagues et repliai mon genou sous mon menton. Mon corps fumait et dans cette buée montant aux astres, je fus dans la joie de ce moment présent.

Kannoura, 6 décembre 2006

Aujourd'hui, 6 mois que nos corps dans Gudule le bus se sont arrachés à ces mains en aux-revoirs, à ces jambes d'enfants courant après le bus. Tant et tant de choses qui forment à la fois un tout et un rien... L'impression que c'était hier, que c'était il y a 4 ans. Tellement d'images qui se désagrègent déjà, et en pensées Wim Wenders dans Tokyo-ga qui dit que les images de son film ont remplacé toutes les autres. Bientôt 27 heures de rushes, c'est déjà ça, même si ça paraît dérisoire. Je garde d'Hokkaido quelques images qui j'espère resteront contre moi, belles et silencieuses comme ce glâneur d'algues enfourchant cette chevelure rousse de sirène et remontant avec peine le petit escalier le ramenant à sa maison où sa femme allait tranquillement les mettre à sécher. Son pantalon, bleu-violet je crois, lustré par l'eau lançait des étincelles de lumière.
J'ai hâte de me retrouver dans ma cuisine, face au moniteur, et de voir ce que j'ai vu, et pouvoir le voir peut-être comme je ne l'ai jamais vu. Le revoir aussi. J'ai hâte de poser mes papiers blancs partout sur les murs bientôt noircis d'idées provisoires, par ces pensées, qui à force dêtre nombreuses, articulent la forme et le fond et feront aboutir le tout. Je connais aussi les soupirs, les doigts frottant le front et les tempes, les envies de balancer tout par la fenêtre et de partir au Congo, pour mieux faire encore. Mais ça fait partie de la quête, arriver à une certaine compréhension doit forcément passer par la douleur, le découragement. Découragement avec Rudy il y a. Trop de petits interstices de blessures respectives, trop de silences. En résulte que les interstices ont grossis et qu'ils n'ont pas créer de troisième image, mais hélas une impuissance si grande qu'elle a fait naître la distance. Il est parti pour Tokyo rejoindre son ami. Me retrouver seule, mais vraiment seule, il n'est pas à côté ou dans la chambre d'à côté, me fait un bien énorme. Et mes lentes agonies où tout devient de ma faute s'estompent tout d'un coup. Et là, en ne sentant plus sa proximité, quelque chose se libère, j'arrive à retrouver mes yeux de cinéaste, à trouver la force de filmer encore des plans. Je crois que nos énergies sont devenues incompatibles. J'ai pris le bus pour Kiragawa. Et la côte s'étirait sous mes yeux, l'écume se catapultait aux rochers et c'était en moi les signes du bonheur. Des rapaces sombres guettaient leurs proies dans la mer. Ils étaient si grands que je les ai d'abord pris pour des pêcheurs. Je voyais des pêcheurs juchés sur leur rocher, noires silhouettes arborant des gestes lents. Mais ces rochers étaient isolés, la mer se balançait tout autour, et je ne voyais aucun bateau ou aucune barque les ayant déposés là. Par un geste, par ce geste-là, celui du cou penchant vers le côté avant de se redresser, j'ai compris qu'il s'agissait d'un oiseau. Je l'ai d'abord pris pour un héron cendré, mais la puissance de ses ailes retombant sur le dos m'a fait comprendre qu'il s'agissait d'un rapace. J'ai bien évidemment repensé à Hokkaido : "Je me sentais comme un héron". Et c'est comme si cette vision rendait plausible ma phrase de façon objective. J'avais le front contre la vitre du bus, et la côte s'étirait dans mes côtes, je sentais la rupture d'avec les villes et je respirais en fermant parfois les yeux.
Arrivée à Kiragawa, j'ai pris un hotto kofi au distributeur et j'ai fumé une cigarette en regardant la mer. Puis j'ai marché pour les voir ces maisons, belles, avec leur tuiles comme des froufrous d'écailles de sirène. Les murs étaient crépis du même blanc que celui dont les japonais se badigeonnent le visage.
J'ai passé la tori du temple et j'ai grimpé les marches qui montaient haut. Les oiseaux à ressort ou à borborygmes piaffaient dans les branches. Le ciel était bleu et j'ai dû baisser les yeux. Epoumonée, j'ai vu la mer en bas. J'ai essayé de filmer mais ça ne donnait rien. En marchant dans cette ruelle où des vélos passaient et des vieilles personnes aussi, j'ai vu l'enseigne du coiffeur qui donnait pignon sur rue. Tout avait l'air vétuste à l'intérieur, doté de ce cachet ancien où viennent soupirer les histoires défuntes. J'ai continué mon chemin. Plus loin, il y avait les champs aux orteils des montagnes foisonnantes de sons magnifiques et étranges. Une femme voûtée contre la terre avec son chapeau japonais, y travaillait. Le coiffeur, cet intérieur-là, me travaillait. Malgré la faim et la fatigue, demi tour sur mes talons usés. Et là, je me mets à filmer. Une lumière si belle est venue se poser sur le cuir rouge de la chaise, puis le hasard ou le miracle est venu se poser là. Un vieil homme, sans doute le coiffeur, endormi sur l'autre chaise, son visage en icône s'est offert à la caméra. J'ai volé cet instant, sans scrupule ni remord, car c'était si beau de rencontrer le mur carrelé sur lequel se reflétait la fenêtre et le visage endormi, dans une éternité qui leur appartenait. Les voitures passaient, des gens peut-être aussi, à vélo ou à pied, les jambes écartées, les pieds plantés au sol, je cadrais ce visage-là, et malgré le zoom et mes tremblements, rien d'aussi beau ne m'avait été offert depuis longtemps.
D'autres lieux, d'autres détails, moins grisant que la vitrine du coiffeur, mais néanmoins agréables de par leur simplicité. J'ai fini ma ballade sur un rocher, le cul aux vaguelettes mangeant la pierre comme des flammes, mangeant moi-même des sashimis si délicieux que je soupirais d'aise. J'étais devenue, l'espace d'une vague, japonaise. Je n'avais ni futur ni passé, j'étais peut-être dans le zen de l'instant présent, en tout cas ça s'y rapprochait. Dans une solitude paisible, je me suis sentie heureuse, heureuse simplement à Kiragawa.
Au temple et musée du sexe, j'ai pensé à Nicolas Bouvier. Je ne sais pas pourquoi mais je suis presque sûre qu'il aurait adoré ce musée-là, Eliane aussi. Cette petite maison plantée au fond du jardin du temple où satuettes, figurines, photos, posters, grigris et un amoncellement d'objets grivois, charmants, humoristiques, tribaux se côtoyaient sans véritable hiérarchie, avec des clins d'oeil en coins. Sans vice, sans glauquerie, l'histoire humaine nous est racontée dans son rapport au sexe. Petit joyau qui espérons-le ne sera pas récupéré comme le musée alternatif PS 1 par la New Tate Modern à New-York.

7 décembre 2006

La pluie par la fenêtre de ma chambre d'hôtel, et ce plaisir du bâillement et de pouvoir, après le petit-déjeuner, sans scrupules, pour quelques heures encore, se recoucher. Allumer la télé, zaper et tomber sur un jeu de go. Fascination de ces pièces idéogrammées, de ces flèches qui apportent un sens m'étant encore inconnu. Les balancements du corps de deux hommes se faisant face en kimonos. Deux éventails posés à leurs genoux et le rituel, magnifique, de leurs mains.
Après cette sieste matinale, j'ai forcé un peu mon élan, amoindri, pour sortir. Marchant sous la pluie avec mon imperméable blanc, sur le pont surplombant la mer, j'ai levé les yeux vers le ciel et j'ai vu, hiératique, un aigle posé sur un réverbère, juste au-dessus de ma tête. Il m'a fixée en faisant rouler ses yeux, juste avant de s'envoler et d'étirer ses ailes dans un son d'habit froissé. Je suis restée là, lèvres entrouvertes, nuque aux épaules à observer les aigles qui menaient une sorte de danse-poursuite. Un aigle s'approchait d'un réverbère déjà occupé, ce qui entraînait le premier aigle à s'envoler pour, à son tour, aller chiper la place déjà convoitée d'un autre réverbère. Les aigles se posaient, puis voltigeaient au-dessus de moi. Et je voyais leurs corps étendre leurs ailes dans l'espace et les gouttes qui tombaient sur mon visage me semblaient être des larmes de joie. J'ai encore marché sous la pluie, en pensant à la joie qu'éprouve maman de se promener dans la campagne sous l'orage. J'entendais ses cris d'excitation, ses roucoulements de petite fille ! Je lui ai écris un mail pour le lui dire, pour lui partager cette solitude paisible. Je lui ai transmis le haiku de Buson : "C'est le soir, l'automne - je pense seulement - à mes parents". C'était un jour aussi pour écrire des mails en y passant des heures. Je suis ensuite allée manger des sahimis, sous la pluie, assise sur un rocher aux franges d'écume qui chantaient la mer. J'inspirais et expirais en conscience. Les pieds encore mouillés et crépis de sable, j'ai enfoui mon corps dans les remous brûlant d'une onsen. Deux vieilles femmes m'ont saluée de leur révérence, et cet espace partagé par nos corps non cachés, dans l'humidité du bain avait quelque chose de magnifique. Des trombes d'eau chaude se catapultaient à mon dos, mes vertèbres vibraient, ma graisse, hélas, aussi.
Dans la chaleur des bains, nue et entourée de femmes nues, une pudeur mal placée est tombée. Et tout le ridicule de nos chichis occidentaux m'a serré le cou et je l'ai senti grimper comme les femmes giraffes en Afrique !

J'ai marché sous la pluie, les cheveux mouillés et le corps calorifère. Une femme m'a glissé un Konitchiwa si troublant que j'ai renchéri : O genki des ka ? On s'est souri dans cet abaissement du visage vers le sol, puis on est repartie chacune de notre côté. Les montagnes potelées de vert semblaient transpirer une brume qui encerclait leur flancs. Comme dans les images des grands livres lourds, cette brume offrait à l'atmosphère un relent mystique. Et là, encore mouillée de pluie, je suis assise à ma table personnelle au White Beach hôtel, me délectant de plats dont la grâce anoblit autant les papilles que les yeux. Des sashimis tranchés si fin que le chef par amoncellement de spirales en a recrée le corps fragile de la rose. Un feuilleté déposé dans un coquillage comme la cigogne un bébé, et des rondelles de pâté déposées sur des feuilles d'automne. Les baguettes pointent, choisissent leur coin de beauté (une pensée pour Roland Barthes) et bien vite, un soupir exulte, sonore et comme fuyant du corps à son insu. Je commence à comprendre cette façon de se réjouir en mangeant de façon sonore, en aspirant bruyamment, en émettant des onomatopées rauques, scandées de soupirs de jouissance. Comme dans les bains, le corps est notre temple de vie, alors autant le chanter, le nettoyer avec ardeur et joie. En partager ses doutes, ses souffrances en se frottant mutuellement le dos.

Nara 8 décembre 2006

Une espèce de lampe-mobile avec des tentacules métalliques au bout desquelles flottent des feuilles de papier avec des mots idéogrammes dessus. Un vieux ventilateur avec des pales en bois tournant au plafond en poutres. Je viens d'arriver à Nara après presque 12h de voyage (3 heures d'attente inclues à Tokoshima), et je m'y sens déjà bien. Jazz en notes, feuilles de bananier en conversation avec le ventilateur, Pinochio's café, une biru et aussi un sapin de noël. Je pense à Eliane, à sa façon de dire "Ahh Nara...". Kyoto, comme à la première arrivée, m'a agressée, et dans le désarroi à la gare, parmi la foule aux pas rapides, je me suis sentie happée comme une toupie par un typhon. J'ai perdu ma force devant la tâche ardue d'obtenir un billet de train au distributeur. J'ai failli aller m'enfermer dans une chambre d'hôtel à Kyoto en oubliant Nara. J'ai persévéré, heureusement. Tant d'art et d'amour sont promulgués aux petits riens du quotidien. Origamis, décorations qui paraissent être là, simplement et sans effort, un peu comme une danseuse étoile qui arrive au ciel par ses mouvements éthérés et pourtant le travail y est d'une rare rigueur.

Nara, 9 décembre 2006

Les coudes posés aux bouteilles de saké exposées sur le comptoir, je repense à cette journée, et les images me tombent dessus comme les gouttes de pluie qui l'ont accompagnée. Au matin, j'étais affaiblie par les mauvaises nouvelles concernant le rapatriement de Gudule le bus par cargo. Mais en voyant le pagode à 5 étages, cette splendeur de bois qui semblait, de sa noble posture projetée au ciel, avoir conquis les dieux, mon anxiété avait disparu. J'ai souri humblement devant un Bouddha, d'or vêtu, les yeux entrouverts et les sourcils en battement d'aile.
J'ai marché jusqu'au jardin et une feuille d'érable, brunie, aggrippée à une pierre au-dessus de laquelle une cascade d'eau passait m'a glissé l'image de la pureté. J'étais dans le jardin de la maison de thé de l'époque Meiji où la beauté de la nature était célébrée au son de l'aspiration d'une gorgée de thé. De fines pierres d'ardoise permettaient de traverser les étangs où carpes multicolores vous embrassent de leurs bouches béantes. Les rouges feuilles d'érable tapissent le sol, lustrées de pluie. Les cerfs vous poussent au flanc d'un coup de museau humide pour mendier une croquette. Leurs yeux malins et tristes en même temps. Les sculptures en bois d'une époustoufflante pregnance de vie, la musculature des guerriers, gigantesque comme arrêtée pour l'éternité dans la même posture, où la poussière comme des cendres descendues du ciel créent des contrastes splendides. Le plus grand temple en bois du monde, et cette main du Bouddha, l'index s'abaissant vers le monde comme pour signifier que l'éveil ne l'a pas rendu imperméable aux vicissitudes de nos existences humaines. Les ruelles de Nara aux portes coulissantes, aux secrets passés et à venir encore. Tant et tant que je n'ai plus envie d'écrire, j'aurais peut-être dû filmer. Non, accepter que bientôt ce sera mon inconscient qui portera ces beauté-là.
Je me souviens de cet instant à Kanoura où un oiseau, au même instant, faisait écho à mon borborygme dans une note quasi identique. Je me souviens de cet instant où, assise sur une pierre face au petit port de pêche, je rêvais d'avoir la même légèreté et le même enthousiasme que ces femmes lavant, triturant des calamars avant de les étendre sur des tamis ou de les suspendre avec d'énormes cure-dents sur une corde. Elles papotaient en riant, dilatant le temps et l'espace dans un simple plaisir partagé. Les gros plans que j'ai filmé diront, dans les interstices, ces petits bonheurs-là, je l'espère.
A Nara, sans caméra, j'ai cadré avec mes doigts refermés contre mon oeil. Au jardin Isuien, il y avait de la brume. Elle auréolait les racines des montagnes. Elle s'élevait parfois très doucement, comme la vapeur des onsen. J'ai panoté avec cette main-cadre et c'était si beau. J'ai aussi cadré la feuille d'érable brunie par l'eau et ventousée à la pierre comme deux organes en fonction. Je n'ai pas osé cadré de mes doigts le trou dans l'enceinte par lequel, si on réussit à s'y faufiler, on pourra trouver dans sa vie l'illumination, au temple Tokaïji. Mais je l'ai fait dans mon esprit, et ces corps d'enfants, d'adultes et de vieillards s'essayant à s'enfiler dans ce petit trou si bas, parfois avec succès, mais surtout avec beaucoup de rires et d'excitation se sont lovés dans ma rétine. Ca m'a fait repenser à ma phrase écrite puis effacée dans Hokkaido : les japonais sont des enfants...
Devant les boîtes, sorte de "fortune teller", j'ai concentré ma pensée sur un voeu. J'ai agité la boîte qui faisait un son de Mikados enfermés et enfin, j'ai sorti une baguette avec un numéro inscrit dessus, le 12. Je l'ai ensuite donné au moine qui, en ouvrant le petit tiroir de bois correspondant au numéro, allait me rendre une feuille blanche noircie de kanji. Le verdict : la toute bonne chance ! J'avais hésité pourtant. J'avais peur de tomber sur "no luck". En agitant la boîte, j'avais pensé très fort au film. Les mots du moine dansent encore dans ma tête : "This is the best luck"...
Essai de haïku : Les kakis mûrs pendaient au sol - le vert de la mousse montait vers les branches - un vélo passait.
Grâce à ce projet, à ce lien aux aveugles, quand je n'arrive pas à faire quelque chose avec les yeux, j'essaie de le faire avec d'autres sens, et parfois ça révèle des merveilles.

24 décembre 2006

Dans l'avion. J'ai parfois, seule et triste, attendu cet instant du retour. Et maintenant que je suis dans cet avion, en voyant la carte du monde, projetée sur 3 écrans télé, je vois le nombre de pays et de kilomètres parcourus. Mais de voir sur ces écrans minuscules l'avion dessiné, avec nous dedans, qui refait le chemin inverse, mais à toute vitesse, me donne l'envie de trouver le bouton "pause" pour pouvoir passer mes cheveux par la fenêtre de Gudule, et sentir le vent, et crier pour rien et pour tout. Pour ce qui a été râté et réussi. Pour tout ce qui reste encore à faire. Et là, assise dans cet avion, le corps combustionné, dans cette impuissance qui m'est proche, des larmes qui jaillissent dans cette géographie du corps. Les larmes coulent sur mes cernes, à la pointe de mes yeux, aux joues, au menton, salées et tièdes, elles existent et traînent l'histoire d'un long voyage dont on ne sait pas encore quoi penser.
Fermer les yeux, paupières encore mouillées de larmes, faire semblant de dormir et prendre son avant-bras de sa paume de main qui, lentement, se décolle de sous la poitrine en formant un geste-puits. Le duvet délicat de l'avant-bras sous le rayon de lumière, et ces veines à la saillie comme un parcours en mousse. Que l'esquisse d'une caresse ait lieu, qu'un souffle s'en vienne, qu'une haleine de bouche trace des mots invisibles en ma paume légèrement recourbée. L'inattendu a quelque chose de si parfait, et c'est dans cette beauté-là, en fermant les yeux dans cet avion, que je me suis vaporisée.

Carnets d'un fragment sonore, Journal de tournage //  retour