Carnets Japon mai-juin 2005

Tokyo. 6 mai 2005
Respirer l'odeur du tatami de la ryokan Kimi.
Des hauts-parleurs dans la rue diffusent du Jazz. Ikikoburo. S'assoir sur un banc avec un Starbuck coffee à la paume. Eblouie d'être là, totalement décalée, à observer la ville, à cerner ce qui pourrait être cadré par la Bolex. Il y a beaucoup de sourires et simultanément de bouches cachées par des doigts. Du calme aussi, malgré la circulation.
Marcher et réunir ses yeux dans un cercle intime. Fixer les boules lumineuses sur les toits des taxis. Regarder les jambes dans le métro. Lever la tête vers les écrans géants, être happée par eux comme un enfant. Tout se frôle mais rien ne se heurte. Voir devant les restaurants les plats en plastique et penser à Tokyo-ga de Wenders.
Après avoir mangé des sushis sur des rails, marcher sous l'orage. Demander où se trouve une rue à un couple, sous la pluie, après sourires et révérences, repartir avec un parapluie transparent offert avec insistance. Tenir ce parapluie comme un objet sacré. Rentrer dans un bar, s'asseoir timidement au bord de la fenêtre. Se faire offrir du saké par un Japonais prénommé Mitch. Offrir du saké à un vieux monsieur debout au comptoir. Rire et s'exprimer avec les gestes. Prendre des photos. Vouloir rester longtemps dans ce petit bar avec ces gens-là. Se sentir accueillis et bienvenus.
Ginza. S'assoir dans la nuit sur une marche en buvant du thé vert glacé et fixer l'immeuble Chanel dont chaque fenêtre est un écran. Regarder apparaître les foules de lumières en noir et blanc sur cet immeuble, la langue presque avalée à force d'avoir le menton levé.
Shinjuku. Filmer, pour la première fois avec la Bolex 16 mm dès la sortie du métro. A la tombée du jour. Silhouettes en contre-jour.
Se souvenir de l'histoire d'un magazine sur le Japon oublié dans l'avion. Il y avait dedans un article d'Yves Simon sur un bar s'appelant La jetée. Chercher ce bar. Vouloir le trouver absolument. Internet. Le bar se trouve à Golden Gai. Demander à tout le monde. Se perdre beaucoup, mais finalement, dans le ventre de Shinjuku, trouver ce petit coin à ruelles, préservé du temps. Sur une porte dans l'ombre, un petit rectangle blanc où est écrit La jetée. Hésiter à ouvrir la porte tellement elle semble être celle d'un endroit privé. Tout doucement, faire descendre la poignée et tomber sur un escalier très étroit qui monte. Inspirer, monter et retomber sur une porte fermée. Expirer et l'ouvrir. Un tout petit endroit à la lumière tamisée où à peine une dizaine de personnes pourraient s'y tenir. Mais là, il n'y a personne. Que Tomoyo, qui est l'hôtesse. Elle est totalement surprise de voir débouler comme ça deux gaijin dans son antre. Elle parle français. Elle nous demande comment on a trouvé ce lieu, et on lui explique le magazine oublié dans l'avion. Elle ne savait pas. Elle nous sert deux verres de chochu, un au riz et l'autre à la pomme de terre, avec une magnifique petite salade à baguetter. En causant, on découvre qu'on a trouvé le lieu mythique des cinéastes tokyoites. Des affiches de Godard, de Marker gondolent sur le mur jauni. On la questionne. Marker et Wenders sont venus souvent ici, ont filmé même. Je m'écarquille de l'intérieur. C'est le plus beau des signes ! Je me gargarise de toutes ces histoires de films. Je m'imagine en train de la filmer. Je ferais un gros plan de ses mains, du pic à glace ou du mini iceberg fendu. Léger pano sur les bouteilles. Maglight. Tomoyo avait un chat qui s'appelait Mimi, disparue à l'âge de 19 ans. Son âme est partout dans ce lieu. Avant de repartir, je demande si à mon retour à Tokyo je pourrais venir filmer à la Jetée. Elle acquiesce. Je repars avec des nageoires aux mollets.
Dans le métro, un couple bourré se dort parmi. Amoureux aux gestes dérapant d'ivresse. En panotant sur la gauche, le visage espiègle, illuminé d'un homme. Jamais je me suis sentie aussi bien dans une rame de métro.
Quartier gay. Une fourgonnette au coffre ouvert. Une femme à l'intérieur, illuminée par un lampion, faisant rouler des boules de pâtes comme des oeufs sur un plaque à trous. Poulpe, soja et toutes sortes de choses délicieuse pour garnir ces crêpes-boules. En croquer une bouillante, assise sur le trottoir. Penser à de Weerasetakul, à cette vendense ambulante qui racontait des histoires.
Le marché aux poissons d'Ueno. Les couleurs sous-marines comme du corail qui se balancent aux yeux. La librairie où j'ai enfin trouvé mon trèfle à quatre feuilles et mes pinceaux encre de chine. Il y avait de la musique classique dans la papeterie. Un rêve devenu réalité.
Dans le métro, l'autocollant d'un chat qui se pince la queue entre deux portes pour suggérer de faire attention. Je me souviens de Kalna qui, pour définir en quelques mots son peuple avait dit : " Les Japonais sont des enfants".

Matsushima. 09.05.05
A la ryokan, les genoux sous le kotatsu qui propage une douce chaleur. Le thé vert et le gâteau, les humbles prosternations. Tout, ce soir, me serre dans une joie intérieure, malgré le poids des sacs et la fatigue du voyage.
Traits, rails, câbles éléctriques, kanji.
Saké chaud, froid, au sarrasin, à la patate douce.
La sensation d'être dans un rêve, pas au sens d'un désir comblé mais d'une planète onirique, celle d'un enfant, où sons, petits dessins rigolos, friandises à logos arc en ciel clignoteraient comme l'oeil d'une poupée géante. Mandibules à spirales colorées.
Fukura island. Le vent aux faîtes des pins, les craquements d'écorce, le sol moletonneux sous la semelle, constitué de copeaux de bois. Nature protégée et parsemée de petits détails japonais qui forcent le confort et la paix d'esprit. Corde pour descendre jusqu'à la plage. Lire Chronique japonaise le dos au rocher jaune, sous le soleil blanc. Une paix.
Finalement, les plans de la carte géographique avec entrée et sortie de champ des doigts tenant baguettes et grain de riz ne se fera que pour les lieux liés à Bouvier.
Miyagi prefectural natural park. Le livre de Bouvier en guise d'oreiller, couchée sur le pont rouge, dédiée au mouvant des feuilles.
J'aime tant ces échanges occulaires, dentaires avec Rudy quand il prend les sons.

11.05.05, dans le train. Cet homme, cette femme, si âgés, leurs paupières tombant vers leurs chevilles, vers la mort aussi. Lui, le menton posé sur ses mains agrippées à la canne. Elle, un pansement blanc à l'index et l'orange du mercurochrome badigeonné sur le doigt, dépassant largement du pansement. Sa tête dodelinant lentement aux secousses du train. A leur arrêt, elle se lève et aide son mari, si prévénante, veillant à ce qu'il ne se cogne pas, ni ne tombe. Ce regard inquiet et aimant posé sur lui. Ils s'en vont, clopinant sur le quai, à deux pour la vie. Les larmes poussent un filet sur mes joues. Je pense à ma grand-mère à l'hôpital. J'espère qu'elle est toujours en vie. Puis, comme dans le "Jean qui pleure et qui rit" de mon enfance, je vois deux veilles dames gloussant à notre vision, se cachant la bouche tellement elles rient. Visiblement, la moumoute de Rudy sur le micro les titillent. Je ris aussi. On dirait deux gamines en train de comploter une bêtise, pourtant deux vieilles dames. Nous nous regardons, inclinons lentement nos visages vers le sol. Du rire, un sourire.
Direction : Aomori. Six jours seulement que nous avons quitté Genève et déjà tellement d'images qui se fracassent dans le cerveau, que l'on voudrait garder, mais qui sont si vite remplacées par d'autres.
Etre dans mon rêve et être dans le rêve : jusqu'à présent, rien ni personne ne m'ont causé de déception, de frustration ou de colère. Ce voyage se passe dans l'émerveillement. Je suis une petite fille d'un mètre quatre vingt. Avec un cartable trop lourd à porter. Jamais d'angoisse ou d'anxiété. Sans doute, ça viendra plus tard, quand il s'agira de me connecter au Net avec toujours cette crainte d'une mauvaise nouvelle ou d'une pollution quelconque. J'aspire une bouffée de Mild Seven en pensant à Nicolas Bouvier, au saké, aux birus bues hier soir dans un repère d'alcoolos aux mimiques de gosses. Il nous ont offert une séance de karaoké unique !
Noheji.
Ryokan superbe pour 4'300 yen, avec un réceptionniste qui s'excuse que la chambre soit japoneese style ! Après deux jours sans douche, malgré l'effort, je me pousse aux ladies room. Mon premier bain japonais. Dès l'entrée, chaleur et vapeur se frottent au corps. Une deuxième porte est à ouvrir et là, c'est carrément la fournaise. Au sol, des tabourets en plastique et des baquets, juste en face des robinets et des douches. Je me lave d'abord, comme convenu, puis enfonce mes pieds dans le four liquide. Fermer les yeux et sentir les pores s'ouvrir, la crasse décamper. Attendre que le corps s'aclimate à la bouillantise de l'eau. Faire couler un peu d'eau froide pour faciliter, refermer les yeux en écoutant l'eau glapir du rocher fontaine. S'immerger et s'approcher de la cascade miniature. Faire tamponner l'eau sur les épaules, la nuque dans un soupir de contentement. Je repense à un passage de Chronique Japonaise où Bouvier, après un bain dans une onsen, se sent moche, sale comme un épouvantail comparé aux japonais.
Nicolas nous a traîné ici, par un simple paragraphe de son livre. Petite gare dans un bourg agricole. Une petite place, sans beauté, pourtant je filme quelques plans, dans cette lumière grise. Etudiantes gloussant, les taxis attendant le client éventuel, les gens passant par là pour aller prendre leur train. Marcher dans les petites rues où tant de salons de coiffure ont pignon sur rue. On les reconnaît par cette sorte de rouleau coloré de rouge et bleu comme des sucres d'orge accrochés à l'entrée. On cherche un endroit qui servirait du hoto saké pour nous réchauffer, bernik! Alors on traîne nos semelles, le dos et les jambes cassées par le poids du matos. Mais ce coin paumé est magnifique. Il fait faim. Au lampion rouge, nous traversons le rideau bleu indiquant que quelque chose chauffe sur le feu, et là, c'est le bonheur d'une intimité. On retire et positionne nos chaussures en direction de la sortie et on monte sur le tatami où nos fesses déchues s'affalent sur un coussin blanc. Une femme, tellement douce et avenante nous sert nos birus et comprend en souriant que nous aimerions manger une soupe. On attend le met en fumant, rompus mais comblés. La soupe arrive. Bruits de bouches aspirant en essayant d'être le plus japonaises possible. Cette femme, mama-san, est superbe de malice, d'humilité et de bonté. Je voudrais la filmer, mais bien-sûr les caméras sont à la ryokan. Un peu de répit pour les épaules tout de même ! Mais il ne faudrait pas, elles devraient toujours être là, au cas où. L'homme assis tranquillement au bar nous lance des sourires et des questions moitié en japonais et moitié en drôle d'anglais. Des gestes, toujours les mêmes, pour se comprendre, et c'est délicieux de faire bouger autant son corps pour communiquer. Au moment de partir, je me crève une cloque et le sang coule sur le coussin blanc. Je pourrais disparaître d'embarras, mais mama-san me rassure, m'explique en bras que ce n'est rien et va même jusqu'à me coller un sparadrap sur le doigt. Encore une gentillesse de plus et je ne pourrai plus jamais supporter Genève ! Nous saluons l'homme du bar au passage, et celui-ci nous tend un billet de mille yen for a juice. Nous refusons en nous courbant, il insiste, mais nous aussi. Tant de générosité me fait dodeliner de la tête sur le chemin du retour comme les chiens kitsch sur les plages arrière de certaines voitures en Europe. Un sourire intérieur que personne ne me retirera.
Le lendemain, nous sommes revenus avec la caméra pour la filmer, même avec un story board dessiné par Rudy pour expliquer le bon déroulement du glissage de la photo de Bouvier dans l'aquarium. C'était fermé.

En direction d'Hakodate
Train. Rizières et arrière-plan en sapins. Le Nord. Pour la première fois, le nom d'Hokkaido à été prononcé dans les hauts-parleurs, mais l'émotion ne vient pas : la fatigue est trop intense et propage une distance ouatée avec l'extérieur.
Nous venons d'entrer dans le plus long tunnel sous-marin du monde. Le son, inexplicable, comme un souffle d'étoffe. Cette nuit, j'ai rêvé de mon père. Il y avait tant d'amour entre nous, tant de malentendus qui se réglaient. J'étais si fière de lui, si bien dans ses bras. Au réveil, il y avait encore cette brume d'amour dans mon organe coeur. Ho-kaï-do. Le chemin de la mer du Nord. Une semaine pile que nous sommes arrivés au Japon. Vendredi 13 mai. Repenser au départ le 5 mai, à cette envie de transgresser les règles : 37 ans et fumer, pour la première fois, dans les toilettes de l'avion, avec cette accélération du coeur et cet éveil acoustique de peur d'être prise sur le fait ! Revoir contre le hublot la paume de Naomi traversée par son doigt traçant en idéogrammes son nom.
Cette nuit, tourments de l'esprit et des genoux. Penser au montage. Tant de plans tournés par instinct, pourront-ils trouver leur structure ? Les baguettes au grain de riz se déplaçant sur la carte, il y avait trop de vent pour tourner avec la Bolex 16. Je réalise que ne pourrai pas respecter le concept de filmer la carte à l'endroit pointé par les baguettes. Je suis fatiguée de porter le matériel, d'avoir à repartir si vite d'un endroit.

Samani, Hokkaido, 13.05.05
Après huit heures trente de train, arrivée dans une ryokan miteuse, repère d'ivrognes tentant de nous escroquer. On Recharge les sacs sur les épaules, le corps découragé mais l'esprit stimulé pour trouver une autre ryokan et s'éviter ainsi la salle d'attente en sac de couchage pour la nuit. On débarque dans une auberge à Noodle soup. Avec des gestes allant dans tous les sens et des mots qui passent du japonais à l'anglais au russe et à l'indonésien, on parvient, devant l'aquarium aux poissons rouges et à bajoues, à nous faire réserver un hôtel. Tellement serviables, appliqués au bien-être des hôtes. Les épaules s'affaissent, le dos se relâche. Aspiration de nouilles en vitesse puis départ, escorté, jusqu'à l'hôtel. Le rituel de la biru est enfin là. Installés à la japonaise, un demi litre de bière en poigne, une tension électrise nos genoux. L'ingénieur du son et la camérawoman doivent régler certaines rétentions. Impossible, un homme, une bouteille de whisky à la main nous invite à sa table. La nébuleuse entre nous se disloque grâce à Hiro San, poupon d'une cinquantaine d'années, baragouinant l'anglais avec l'air de réfléchir intensément. Suntory whisky, japoneese one, brochettes et poulet frit, ce sont des campai à l'infini. On se tape sur l'épaule, acquiesçant en gutturant. On se raconte un peu et un peu encore avec tous les moyens du corps. On réussit à comprendre que Mr Hiro est un protecteur des faucons pélegrins, qu'il inculque à son élève, ici présent, les astuces de l'instinct de l'homme face au rapace. L'étudiant se prosterne et d'un geste discret pointe Hiro San en nous disant qu'il est son sensei. Devant le maître ainsi annoncé, je me prosterne à mon tour et lui baise le dos de la main, émue et surtout éméchée de me trouver, un peu comme dans un film d'Ozu, auprès d'un sensei. Gêné, il balaie l'air de sa main en lançant : No, no please ! Tapotement d'épaules. Nous buvons en mangeant, en parlant. Les coudes commencent à flageoler par l'alcool et le train, on comprend, sans vraiment oser y croire, que le lendemain matin, à 9 heures, il viendra nous chercher à l'hôtel en voiture pour nous montrer les fameux faucons. Il paie ensuite toute l'addition en nous faisant comprendre qu'on ne peut rien y faire. On reste là comme des blattes figées sur un mur. Arigato gozaimass. Inclinations multiples en se concentrant sur les rotules pour ne pas tomber. Alors à demain ! Nous rampons à l'escalier menant à la chambre, préparons le matériel pour le lendemain avant de sombrer dans un sommeil sans rêves pour les quelques heures qu'il nous reste.
Le lendemain matin, avec ses yeux de boxeur, elle s'est souvenue de l'odeur douce du sensei, de l'avoir embrassé dans le cou et d'avoir ressenti chez lui une gêne emplie de fierté. Elle se demande si la promesse tenue par leur petits doigts croisés, rituel japonais, sensei la tiendra et si on aura la chance de voir les faucons. Neuf heures pile, ils sont là tous les deux, maître et élève. La promesse en petits doigts est tenue. On fait un tour des coins stratégiques où nichent les faucons. Hiro San met un casque sur la tête comme ceux des chantiers, on ne comprend pas très bien ce qui se passe, mais on garde le sourire malgré la gueule de bois. J'essaie de filmer Hiro, mais j'ai du mal, il sent trop la présence de la caméra et perd son naturel. En le cadrant de très près, je vois toute sa sensibilité qui déborde. J'essaie quand même de glâner quelques plans, mais sans grande conviction. J'ai pourtant senti quelque chose chez cet homme, d'indéfinissable, de magnifique. Sur la pellicule imprimée, peut-être y aura-t-il derrière cette apparente fadeur des plans, tout de même un petit quelque chose... Au loin, dans le ciel, des taches noires, des faucons, dans les jumelles. On ne comprend rien, mais on est bien. Hiro nous invite à aspirer une noodle soup et nous donne rendez-vous pour le soir au bar de l'hôtel où la tenancière va se vêtir de son plus beau kimono pour nous. Et pour la caméra.
Des branches de cerisiers en fleurs, mais en plastique, tombent en grappes des poteaux métalliques jonchant la route pour annoncer le printemps. Pour l'heure, je me sens comme un noyau de cerise.
Demain, il faudra absolument filmer cette femme qui porte en elle quelque chose d'Ainou et qui nous a offert quatre oranges ce matin.
Après une sieste salvatrice où son corps s'étirait, où ses mollets se frottaient au tendre matelas, où ses orteils rentraient dans la fente au bord du mur pour y jouir du frais, où ses jambes se dandinaient comme des anguilles, où les pointes d'un pied sortait de l'édredon de plume pour sentir les lamelles du tatamis, où le gros orteil se retournait et grattait le tapis japonais en rebondissant comme un domino, elle a repris le livre de Bouvier entre ses mains et a relu les passages se déroulant à Samani. Elle fut émue d'y retrouver une telle correspondance de détails. Cela la rapprochait de son projet, lui donnait un but. Ses yeux sourirent.

Erimo misaki, 15.05.05
En pointe du monde, sous la pluie. Mer noire et sable. Samani dans le dos, et ce pincement au coeur d'avoir laissé Hiro au bord de la route. Deux jours en sa présence comme la poésie de voir un cerisier en fleurs. Cette générosité, ces borborygmes prononcés à coups de whisky. Voir cet homme se transformer, devenir d'une timidité enfantine, se concentrer sur comment nous faire partager sa passion des faucons, de l'écologie. Invitations, cadeaux, origami. Et ce souvenir, le plus beau peut-être, de l'avoir fait chanter une berceuse tout près de son amie tenancière du bar. De prendre le son moi-même en faisant onduler la perche et ma bouche en rythme. Derrière aussi le petit magasin où la dame ainoue avait accepté de rentrer dans la petite boîte qui rend à jamais les choses au présent, tout en déplorant l'état de ses cheveux. Puis se faire inviter auprès de sa famille dans un garage où un joyeux barbecue avait lieu. Se faire offrir à manger, à boire. Les faire tous chanter des berceuses tout contre le micro. Je ne filme pas, c'est un moment en sons, un moment à nous aussi. Leur chanter ma berceuse : "Dans l'herbe, me suis endormie", les regarder sourire et taper des mains. Voir leur corps se balancer au rythme de ma bouche et leurs yeux de moufflets s'écarquiler à ma voix tremblante. Un frisson voltige sur la peau. Tant de gentillesse, de simplicité me font tanguer. Je ne sais comment penser, comment trier et si je dois le faire. Je me sens bien, très. Facilité de voyager, de vivre des moments qui ressemblent à ceux que j'étais venue chercher. Mais quelque chose m'échappe. Je découvre et à la fois je dois filmer, je n'ai pas la distance. Pourtant je filme, mon instinct me l'impose et tant pis pour mon esprit. L'essentiel est de ne pas capter de ces moments purement exotiques dont les documentaires sur le Japon sont gorgés. J'espère surtout que les plans avec la Bolex 16 n'ont pas foirés ! Sans assistant, au moment d'inspiration, n'avoir que quelques secondes pour le spotmètre, la cellule et le réglage du diaph. Et puis ses fucking 27 secondes seulement avant de remonter la manivelle me rendent folle ! J'ai souvent poussé les films, par manque de lumière, j'espère qu'au labo ils en tiendront compte ! Crainte de la poste, du labo, mais surtout de moi-même. Je ne sais toujours pas ce que je suis venue chercher...
Heureusement qu'il y la Super 8, c'est toujours le même bonheur, la même facilité de caresser les visages, les instants et les corps. Ces moments jouissifs quand le corps se plaque au sol pour filmer contre une digue vernie de fientes de goélands et que les embruns fouettent le visage, ces captations d'un rien qui peuvent devenir un tout. Et puis il y a le giri de Nicolas Bouvier que m'a prêté Eliane que je sens toujours dans ma poche et qui me donne un peu de force dans les moments de doute.

Erimo, 16.05.05
Réduction physique causée par l'absorption de chochu. Soleil. Premier petit-déjeuner à la japonaise, miso soupe, poisson, riz, algues, oeuf, légumes et prune salée à 7 heures du matin ! Envoyer en EMS six pellicules 16 mm et 9 Super 8, le plaisir de garnir de petites fioritures toutes japonaises le paquet pour Félix à Kodak.
Monter au temple et voir un giri rouge accroché à l'arbre aux prières: bon augure.
Quand elle marchait entre les rayons des supermarchés japonais, elle avait envie de tout acheter, de tout goûter, de tout respirer et de garder les emballages colorés pour en faire un tableau. Elle oubliait le temps, les pupilles en trou noir gobant toutes ces friandises inconnues.
Je me promenais contre la mer, longeant les bicoques de tôle, passant du vent, du rose au bleu et brun. Les goélands criaient et tiraient leurs ailes vers le ciel. Je m'assis sur la digue en pierre, le corps contre la mer. Des piqueurs d'algues, munis de longs bâtons fins labouraient des quartiers d'algues, blotties aux rochers. Une à une, les algues étaient lissées d'une main, jetées ou conservées. J'étais captivée par un vieux monsieur avec sa salopette imperméable qui miroitait dès que son dos et ses cuisses se mouvaient dans la mer. Il mettait tant d'attention dans sa chasse aux algues. La lumière chaude l'auréolait d'une beauté toute simple, d'une poésie internationale. Après avoir récolté une bonne grosse liasse d'algues, il remontait péniblement un escalier métallique et rouillé et marchait vers sa maisonnette en face, laissant traîner derrière lui la chevelure d'algues qui se transformait magiquement en queue de sirène dont le roux luisait en lançant des lucioles. De sa porte entrebaillée, je fixais la serpentine traînée jusqu'à ne voir plus qu'une pointe disparaissant dans la pénombre, le vieil homme s'était engouffré à l'intérieur. J'aurais tellement voulu filmer cette scène avec la Bolex 16, mais le temps que Rudy court chercher la caméra et revienne, le vieil homme avait fini sa dernière cuillette d'algues que sa femme, courbée, étirait sur les galets pour les faire sécher au soleil. Demain matin, on essayera de revenir le filmer, tout en sachant pertinemment que ces moments s'ils ne sont pas pris sur le vif n'auront plus jamais la même valeur, la même teneur. Il y avait quelque chose d'allégorique dans cette scène. Au moins, je pourrai filmer les baguettes et le grain de riz sur la carte avant de repartir. Un camion de voirie vient de passer, diffusant une petite musique en carillon comme celle des berceuses pour enfants suspendues au plafond avec ficelle tirée par maman juste avant que bébé ne s'endorme. Ces éboueurs, par ce simple son, deviennent féeriques.
Je vais aller goger dans l'eau de l'onsen face à la mer. D'abord, j'irai poser mes fesses sur la lunette chauffée des toilettes.
Le corps rougi et détendu par le onsen, je m'allonge sur le tatami, lis quelques pages de Murakami et sieste deux bonnes heures. Au lever des paupières, dans une lumière crépusculaire, je fixe la peinture du Tokoma, des hérons qui semblent voler lentement vers une lune orange qui rappelle celles que dessine Eliane Bouvier. Rudy est de dos, la perche en bord de fenêtre, il pêche les sons...

Obihiro, chez Kiri san, 17.05.05
Journée grise. Arrivée dans cette ville de banlieue. Pas vraiment inspirée. La gêne portée par le corps de Kiri san me file une lourdeur. Oppression. La maison, froide et humide où la moindre chose sent le moisi. Loin de tout. Banlieue qui me fait penser au Québec. J'appelle des images rassurantes pour que mon corps daigne se coucher dans ces draps glacials et puants. Je revois Hiro San cueillant les pousses d'un arbre et les déposant délicatement dans son casque pour faire plus tard une tempura. Je revois le voyage jusqu'à Obihiro, Erimo Misaki où j'ai reconnu la brume, les chevaux noirs paissant et la montagne "téton" dont parle Nicolas dans Chronique japonaise. Les travaux sur la route et les gestes chorégraphiés des ouvriers, gants blancs, drapeaux bleus, prosternations et courbettes étirées et, dans cette gracieuse révérence, j'avais encore cette impression de rêve. Le son de la voix de la caissière du supermarché énumérant chaque aliment, chaque objet identifiés par le code bar avec son petit sourire. Et le ballet des algues trainées. Elle se rappelle d'Hiro de sa fugu face, de l'asparagus, du Nikka whisky de Yoichi, du butah bracelet. Elle rêve d'entendre des esahi, country songs d'Hokkaido. Elle s'endort, malgré le froid. Le lendemain, en écoutant la voix de Mayumi et les notes de piano pour ko jo no tsuhi, elle dut essuyer le coin de ses yeux. Dissimuler l'émotion. Un concert en notre honneur. Rudy enregistre cette voix qui chante un air d'opéra et qui nous emporte là où une caméra ne pourra jamais filmer.
La famille du sensei de musique tellement touchée de voir une gaijin émue par la voix de sa fille.
Plus tard, dans cette maison abandonnée et froide, avec la pluie tombant dehors, elle dansa un tango avec Tomiko san. Elle apprit ensuite, par les parties du corps pointées du doigt de Tomiko les mots (phonétiquement) mimi : oreille, mé : yeux, hana : nez, kuchi : bouche, ho-ho : joue, té : main, assi: jambe, yubi : doigt, ha: dent, oudé : bras, chta : langue. Elles souriaient dans cette poursuite de gestes traducteurs. Le lendemain matin, Tomiko san a moulu le café avec ses vieilles mains en éclatant de rire. Ca sentait si bon.

Entre Obihiro et Nemuro, 18.05.05
Filmé deux bobines 16 mm et une demi Super 8. Les rails, le voyage, plans de coupes éventuelles. Tomiko san, vieille petite fille qui me souffle à l'oreille lo-ne-ly. Sa main qui essuie les nuages en nous disant au revoir. Chanter tempura, tempura et danser le tango avec elle fait déjà partie des souvenirs. Pourtant, elle est encore là, à tourner son poignet. Je ne l'oublierai pas. Je regrette de ne pas l'avoir filmée en 16, et de ne pas avoir filmé cet au revoir.
A Obihiro, il y a eut le pachinko comme expérience. En entrant, les oreilles sont fracassées de tant de bruits, les données arrivent ralenties au cerveau. Puis, à force, le bruit répétitif se propage dans le corps et dans le cerveau, amenant un envoûtement, un état hypnotique où l'on se trouve happé, transformé en momie relevée de son sarcophage qui errerait, ses bandelettes voletant dans l'espace. Il se passe quelque chose en tout cas, d'un peu effrayant. Devant ces boules argentées qui se propulsent à toute vitesse, les caractères de chacun se livrent. La cupidité, la dépendance sont en rotation dans ces visages pâles aux yeux ahuris dont la sueur n'empêche pas de fixer inlassablement les billes qui tombent sur le plateau. Rudy a gagné à peu près 300 francs suisses. C'était incroyable. Et dangereux aussi.
J'aime imaginer que les Japonais sont des poissons fugu. Qu'en cas extrême, d'un coup, ils gonflent comme des ballons et sortent leurs pics ! En arrivant à l'aéroport de Tokyo, à la douane, un Japonais a explosé de colère comme un fugu !

Nemuro, 10.05.05
Au bar, je regarde un couple s'affairer à la cuisine avec tant de discrète complicité, d'écoute malgré le stress, mêlant leurs corps comme des feuilles de papier au vent. J'ai envie de les filmer. Exotisme ou non, demain j'y retourne avec la Bolex 16 et une pellicule 500. Ashita biru et potatoe salad kudasai !
Ca m'échappe, comment lier, comprendre ce que je recherche profondément, ce que j'aimerais transmettre de ce voyage. Ca ne m'angoisse pas, juste ça n'aboutit pas.

Kawayu onsen, 21.05.05
Gentillesse du vendeur de saké du coin qui nous indique une petite ryokan tenue par une famille. A peine posés les sacs, qu'un son incroyable m'attire à la fenêtre. Rudy dégaine l'attirail et prend les sons. D'abord j'ai cru qu'il était question d'un jet arroseur scandant ses gouttes, puis d'un étrange boomerang. C'était finalement un oiseau. Quelque chose va se passer. J'espère la brume sur le lac Mashu. En voyant les posters affichés aux toilettes, je me demande si ce lac n'est pas celui de la photo voyageurs-nippons que j'ai utilisée pour le dossier à la Ville de Genève. Ce serait un joli signe.
Pris un bain brûlant, le néon clignotait. Mes genoux, grossis par l'eau, m'apparaissaient en flashs. Autre dimension de mon corps.
Le matin, nihon breakfast servi par l'adorable petite vieille. Pendant que nous mangions, elle se tenait de profil en contre jour, une main accrochée à la bouilloire qui fumait sur le poêle.
A vélos japonais, caméras et trépied sur le dos à la recherche d'onsen où les corps en lavement se laisseraient filmer en pudeur. On ne tombe que sur des mini-onsens pour faire pateauger les orteils. Chius radicalus ! Après avoir pédaler sur les longes routes, sur ce vélo trop petit pour ma taille, après avoir longé des fumeroles qui rappellent l'Islande, on débouche sur une plage qui me donne l'impression de déjà-vu. Des pédalos en forme de cygnes gondolent au vent, les gosses se font tirer la morve par le doigt attentionné d'un papa, les familles heureuses traînent en boulottant une glace. J'observe, le corps en bouillie, ces lentes allées et venues avec encore la déception de n'avoir point trouvé ma baignoire immense où les corps seraient des objets d'art. Très vite, j'arrive à m'extraire de ce qui aurait dû être, de ce que j'aurais voulu filmer pour me plonger dans cette atmosphère simple de bonheur familial et collectif. Ce dimanche partagé m'inonde de tendresse et de douceur. Je sors la Super 8 et je filme. Une bobine. Sur le pédalement du retour, j'ai aperçu d'abord par l'oreille puis par les yeux une famille de chevreuils gambadant dans la forêt de bouleaux.
De retour à la ryokan, le cul encore traumatisé par la selle, on se pousse à aller filmer au lac Mashu le coucher du soleil. Pas de bus ni de train jusqu'au lendemain. Le vendeur de glace à la gare nous propose de nous y amener après son travail. Quelle gentillesse. En roulant, un renard s'est posé au milieu de la route et nous fixe de ses yeux translucides, un renard polaire, pas trop peureux. Figé là, dans ma mémoire. Au lac Mashu, la lumière n'est pas intéressante. J'ai beau vouloir filmer, je ne trouve rien. Tant pis. On essaie de faire du stop pour redescendre à la ryokan. Au Japon, ça ne se fait pas, on le comprend assez vite. Alors on demande à toute personne croisée de bien vouloir nous prendre, mais les voitures sont souvent bondées. On attend, dans le froid et le vent. On rit. Je fais pipi dans un lopin de neige. Je repère une silhouette immobile, c'est la dernière personne présente et la nuit va bientôt tomber. J'inspire et m'en approche. C'est un photographe qui me fait comprendre qu'il en a pour quatre heures avant de redescendre. Il doit faire une photo. Je lui dis qu'on va donc l'attendre. Pas trop le choix. A cette heure-là, plus personne ne passe. Mais très vite, il déplore la mauvaise lumière, et nous redescend tout de suite. Je lui montre ma Bolex 16. On se dit au revoir.
Musique classique propagée par des hauts-parleurs à la gare de Kawayu.

Abashiri, 23.05.05
Ciel comme un tube de dentifrice recraché par la mer après moultes tourbillons. Impression d'être dans un bourg paumé au fin fond du Québec ! Seul intérêt, le petit musée Ainou dont parle Bouvier avec tendresse. On prend un taxi pour s'y rendre : fermé ! Et ça vous tombe dessus comme un camion voirie déversant ses déchets : fatigue, désillusion, ras le bol du froid et de ces touffes de montagne à poils pubiens d'une octogénaire : les bouleaux correspondant aux poils blancs ! Marre de ces routes droites à l'américaine où des bicoques en plastique y semblent parquées. Aller, Wakanai, pointe extrême Nord, puis zou, on file vers le Sud !
Jusqu'à maintenant, les gens rencontrés, les petits détails me tenaient en inspiration, me donnaient l'élan de filmer. Mais là, ça se vide comme un cul dans une fosse commune ! D'ici quatre ou cinq jours nous serons aux environs de Kyoto et rien que d'y penser me fait l'effet d'un "hoto saké". Nous reprenons le train en direction de Wakanai. Défilent les troncs aux branches comme des viscères, sapins et pluie. Je vois soudain une flaque turquoise. Je me redresse, croyant être sur le point de mirer un lac volcanique, mais non, c'était la bâche d'une longue serre ! Mais l'important, c'est que j'y ai cru, que mon désabusement n'empêchait en rien la naïveté !
Il est bien possible que j'essaie, dans un temple zen, de me faire raser la tête par un moine en laissant à Rudy la caméra.
Disséminées entre les bandes d'arbres, quelques boules blanches comme du coton. Est-ce que quand la nature transpire l'intervention de l'homme, peut-on encore parler de nature ?
Le rituel japonais des pantoufles pour l'intérieur est la meilleure aide physique pour stimuler le psychique à se débarrasser dès le retour chez soi, ou dès l'entrée d'un restaurant, des salissures de la journée !

Wakanai, 23.05.05
Boulottés par le mouvement des rails, nous arrivons à Wakanai et marchons dans la nuit pour trouver une yasui ryokan. Trop tard, tout est fermé ou complet ou trop cher. Birus et saké chaud pour donner le courage d'affronter cette nuit à la belle étoile polaire, dans le froid. Un petit bar à tablettes en bois, tenu par une femme d'une cinquantaine d'années, charmante mais un brin vulgaire, enfin un bar comme on les aime. Une autre femme se tient un peu à l'écart, superbe de sobriété, régnant en simplicité. J'ai envie de la filmer en train de faire fondre sous l'eau une photo de Bouvier. Avec l'aide d'un Japonais qui baragouine l'anglais, je parviens à faire comprendre mon projet en ayant quand même dû, à genoux au sol, esquisser le geste à faire avec la photo de Bouvier à la main, singeant le bord de la mer. Après un watashi sur le nez et un sourire de gosse malgré ses 42 ans, elle me fait comprendre qu'elle est busy, qu'elle a des enfants et qu'elle ne peut pas aller au bord de l'eau même pour une demie heure. Tant pis. J'aurais essayé et peut-être qu'elle n'oubliera pas qu'un jour une longue gaijin voulait la filmer en brassant l'air de mimes incompréhensibles. Ca ferme. On se retrouve dehors, dans le vent glacial et nous trouvons le courage de chanter comme les oiseaux de Dominique A, les genous fauchés par le poids et l'alcool. Pelouse en face de la mer, en plein milieu de Wakanai. Sérieux emmitouflage, Damart, gants, bonnets et tout le tintouin. Autoportrait dans le sac de couchage.
Bonne nuit les clodos ! Une heure plus tard, je claque des dents, je suis raide comme un mât. Je me dis que quitte à ne pas dormir, autant faire le tour du bled une canette de café chaud à la main ! Rudy ne dort pas non plus, il me suit. On se retrouve à 3 heures du matin dans un bar un peu louche. Une tablée de Russes éméchés, des peluches bulldogs, tasses et trophées buldogs avec en prime posters et photos tout au long du bar. Et un vieux couple qui porte sur le visage les nuits à bourlinguer de verre en verre. Hoto saké, le corps se réchauffe, tandis que le vieux nous fait des tours de magie avec ses yeux de filou. Quatre heures du matin, c'est la fermeture. Arigato gozaimass. Courbettes et sourires béats d'avoir pu se réchauffer. On retourne à nos sacs, plantés là en toute irresponsabilité. On ne nous a rien volé. Le jour se lève. Le soleil sort sa boule rouge de la ligne d'horizon et moi je sors ma caméra 16 et filme l'éolienne, le phare embrumé et les couleurs qui se mettent à chauffer. Le corps tripoté comme de la mie de pain, je m'endors jusqu'à une heure de l'après-midi, malgré les corbeaux, les pêcheurs et les voitures ! Au réveil, thé vert pour se rincer la bouche, et c'est reparti en direction du ferry pour Rebun, l'île aux fleurs. Le ferry, c'est comme une bonne bière quand on a les pieds qui ont surchauffé. On va se faire claquer le vent au visage sur le pont, les embruns aux pores, on dodeline de la tête, vaporeux mais heureux, entouré de Japonais couchés sur le tatami collectif, dormant comme des carpes. Distributeurs de boisson, nourriture, télévisions, il y a tout. Des pieds en chaussettes, des enfants qui jouent, des coins fumeurs où on avale la fumée en fixant le bleu qui navigue. Il y a tout ! Même le souvenir de Sans soleil de Chris Marker. Il m'écrivait, je reviens d'Hokkaido... Les images des dormeurs viennent se greffer à ce souvenir. Je pourrais passer une semaine dans ce ferry.
A l'arrivée, et oui, hélas, il fallait bien arriver, une demoiselle nous emmène gratuitement à l'autre bout de l'île, au camping, dans sa petite voiture au volant fourrure rose. A Rebun, entre le chant des oiseaux, le vent froid qui gicle les joues, les chansons et les carillons du matin, je filme l'homme esquimeau qui fixe la caméra. Aussi la cuisinière avec son fichu sur la tête qui laissera couler la photo de Nicolas dans son aquarium en ne comprenant pas tout à fait ce qu'on lui demande, mais se collant à la tâche avec tout le respect et la politesse nipponne.

Rebun
Au grésillement des tiges de bambou, la surface de l'eau roule comme la peau du dos lors d'un massage. Hérons, corbeaux, carillons et voix. Résonances en cascade tournante.
7 heure 32. Râté le bus de quelques secondes. Nous marchons, chargés comme la soute d'un avion, levant la main à chaque passage de voiture pour nous faire arriver jusqu'au ferry. Les Japonais et l'auto-stop, c'est vraiment incompatible. Il faut pouvoir leur parler, leur demander et dans ce cas, il n'y a pas de problème. Ils feraient même un détour. Finalement, c'est une aubaine d'avoir raté ce bus. En marchant, j'aperçois un vieux monsieur dans son jardinet au bord de la route qui arrose ses fleurs avec en toile de fond des algues séchant au vent. Bord route, je sors la Bolex 16 et filme. Petit plaisir glâné. Nous continuons à marcher. Les rotules tassées, on s'arrête sur une plaque de goudron. Je m'allonge contre mon sac et observe les voitures passer entre mes cuisses. Les oiseaux chantent et la petite musique du camion-voirie carillonne au vent. Je me sens bien.
Le moment pleinement vécu dans le voyage, dans sa vocation à être oublié, me paraît parfois plus juste que cet instinct, parfois forcé, de filmer. Le montage de ce film me paraît aujourd'hui impossible. Pour mon prochain film, il s'agira d'un documentaire-fiction, quelque chose de mieux préparé, de plus dirigeable. Ou passer un mois dans un lieu, dans un contexte donné et ainsi avoir le loisir de réfléchir, de dégager et mettre en forme certains aspects. Une distance aussi.
Le ferry revient à Wakanai, la chanson de bienvenue me fait frissonner et me rappelle mon arrivée, à l'aube, à Odessa.

Train Sapporo Aomori
Un couple de sourds-muets, ce langage du corps. Et ce sourire envoyé par l'un d'eux, refermant le cercle de la première impression dans l'avion où Naomi traçait sur sa paume son prénom en idéogramme. En sourire, il a écrit quelque chose sur sa main qu'il m'a tendue et que j'ai ensuite serrée.
Trois femmes nous offrant leurs concombres marinés et leurs croustilles aux algues. Les rails dans les reins, le son des virages et du métal avalé. Murakami et sa ballade de l'impossible. Wakanabé, Naoko, Midori, Reiko, comme autant de personnages peut-être croisés ici. Lire les quartiers de Tokyo, les descriptions de nourriture et être au Japon, quel délice !
Mon pull noir sur le visage, le corps mirage, j'ai essayé de dormir mais tout à la fois je ne voulais rien perdre de ce voyage en train de nuit. Les néons transperçant les mailles du pull, clignotement de paupières et vertige du voyage. Se lever et retourner fumer une cigarette près de ces trois femmes aux concombres marinés qui m'ont prise en photo. Traverser ces corps endormis, ces bouches en boutons ou affaissées, ces respirations, ces ballotements de genoux et de nuques.
Ce train de nuit et le bonheur solitaire d'être consciente, d'observer tandis que les autres dorment. Et puis le moment où je vais quitter Hokkaido, je veux y être, traverser ce long tunnel en me rappelant du plus beau. A l'heure bleue, à l'heure du loup, quitter Hokkaido pour Honshu. Cerisiers en fleurs, c'est bientôt le chemin qui mène à la mer du Sud. Les yeux grogis, le corps en nausée, j'ai tenu bon, et cela valait le coup : perchée sur une colline, au milieu des sapins, la flaque mauve est apparue. J'ai décroché le rideau de la fenêtre et enfoui ma tête dedans pour éviter les reflets des lumières du train. Il était toujours là, l'étang de fleurs. Comme Alice, j'ai écarquillé les yeux, et j'ai dit merci à la vie, au Japon, de m'apporter cette joie.
Aux environs d'Hakodate, en direction d'Aomori, la nature avait poussé, les arbustes s'étaient gorgés de feuillage, d'un jeune vert et les montagnes semblaient plus touffues. Le temps avait passé. Dans ce tunnel qui me ramenait, très lentement, vers Genève, je sentais en moi quelques bourgeons.

Ohara
Levés à Rebun la veille à 5 heure du matin, arrivée à Ohara à 16 heures. Ca claque dans le corps comme un vieux rideau au vent. Après l'agression de la foule, de la chaleur, des sacs lourds, Ohara semble une bande de sérénité, nichée dans la montagne. L'odeur du tatami retrouvée après 4 nuits de sac de couchage. La fatigue, sans doute, mon projet me semble éclaté, virevoltant en tous sens, sans forme, sans structure. Je ne sais toujours pas ce que je suis venue chercher ici, si ce n'est un peu de paix et l'envie de vivre. Dans un sentiment de solitude, j'ai envie de pleurer pour la première fois au Japon. Je me retiens. Rudy est dans l'espace. Je me sens comme un pachyderme. Flapie, je traîne ma carcasse jusqu'au cimetière. Au bain de la ryokan, pour orner ma tristesse d'un peu plus de désolation, l'arrivée de deux jeunes femmes japonaises me prenant par surprise dans ma nudité, dans ma jeunesse qui s'éteint, qui se pète la gueule en se demandant quelle marche elle a râté, sous ce regard inquisiteur et féroce, je me suis recroquevillée avec l'envie de disparaître. Elles étaient jeunes et belles, si féminines que je me sentis sumo. Ou comme une morve de nez sur un toast au caviar. Couchée sur le tatamis, aux sons de la faune, je repense à cette humiliation. Je pleure. J'ai gâché tant de choses. Peut-être tout. La ballade de l'impossible.
Elle cherchait quelque chose dans les rituels et l'esthétisme japonais qu'elle a fini par trouver chez les gens, dans des choses simples, dans l'humble sourire d'une cuisinière, dans l'humilité d'une révérence. Elle cessa de pleurer.
Temple Sansen in. 28.05.05. Sceau d'eau glacée en marchant en plein hiver sous une fenêtre, c'est le sentiment premier que me donne cette ballade touristique menant au temple. Chaque mètre, une boutique, des Japonais consommant ce qui doit être consommé. Après voir pédalé sous la chaleur, le sac à caméras sur le dos transpirant, arrivé devant tant de tiroir-caisses ambulant, espoir concassé. L'envie d'être rasée par un moine, la sérénité des jardins d'un temple boudhiste, tout godaillait comme une vieille paire de chaussettes puantes. Affaissement total. Envie de tout arrêter. Seuls touristes occidentaux, résignés à ne pas avoir fourni tant d'efforts pour rien, nous suivons la horde bridée jusqu'au temple. Grigris en vente confortant ce sentiment d'arnaque bouddhiste. Mais sans savoir comment ni pourquoi, quelque chose se soulève, allégeant d'une mesure la balance. La sensation de minuscules fentes du tatami sous le pied nu peut-être. Dans ce temple, dans ce labyrinthe fourmillant de monde, quelque chose me pousse à avancer vers le sanctuaire, en murmurant des sumimasen à tout bout de champ. Des moines en habits de couleurs forment une sorte de procession. Un jeune homme en noir, encore apprenti, nous fait comprendre qu'il ne faut plus avancer. J'observe. Ca s'apaise. Escortée par l'apprenti, je me retrouve assise humblement dans un coin, à gober tous les détails de cette cérémonie. Mantras chantés, musique. Rudy prend les sons en catimini, malgré le défilé sonore de sacs en plastique dans lesquels se balancent les chaussures des visiteurs. Malgré cette nuisance sonore, je ressens de la paix. Et comme dans Le soleil même la nuit des frères Taviani, au lieu de fixer mon oreille sur les nuisances, j'arrive à disséquer l'espace et à pénétrer dans celui qui me convient, qui me fait flotter. Je ferme les yeux. Ce quelque chose. Un moine rasé de frais est juste en face de moi, de dos. Mes yeux font un gros plan de son crâne. Par une lumière traversante, je vois le duvet sur ses oreilles, fin, d'une douceur inouïe. Pour cette image unique, que je n'ai pas pu filmer, le bonheur est là. Ambiance surréaliste où un photographe avec une prothèse en guise de main mitraille la procession, où les visiteurs sont gentiment poussés vers la sortie par ce moine dont je rêverais qu'il me rase la tête.
Hosein temple. En y entrant, déjà quelque chose de différent, une vraie simplicité, une vraie sérénité sur le visage des moines. L'étang et les gros poissons nageant à nos pieds me donne envie de faire un plan avec la photo de Bouvier. Moment si beau. Guetter l'arrivée des poissons pour faire naviguer pile au bon endroit la photo. Un poisson a même retourné la photo avec sa bouche. Signe. Belle sensation à l'intérieur du corps, plein de crépitements heureux. Devant le jardin, au son de l'eau qui coule et du vent dans les bambous, on nous sert, pour la première fois, un bol de thé vert mousseux avec une pâte d'haricots rouges. Comme ça, les larmes arrivent d'un coup à mes joues. Un peu plus tard, j'apprendrai que juste au-dessus de ma tête se trouve les traces de sang des Shogun s'étant fait sepuku pour ne pas finir prisonniers. L'instinct. La beauté de l'instinct et les émotions qui y sont liées. Je marche lentement dans ce temple. J'observe un couple de sourds-muets qui boivent leur thé devant le jardin. Une fontaine dont le bec en bambou crache un filet d'eau. Deux tubes en bambou sont plantés devant la fontaine. Des corps tordus, des bouilles enchantées quand l'oreille se colle au tube faisant résonner le son de l'eau. Nous restons là, à humer la paix, à rêver de s'améliorer un jour et de mourir sereins. Au crépuscule, la lumière tombant sur les rizières avait exactement la même couleur et la même texture que ce thé vert mousseux servi avec toute l'humilité que procure ce lieu.

Kyoto. 30.05.05
Sensation d'être un sumo parmi la foule.
Reste à filmer : Cimetière Ohara. Sac plastique accroché aux branches d'un arbre. Ombre des feuilles au matin derrière un shoji. Héron. Carte. Supermarché. Photo de Bouvier au bar La jetée.
Deux temples bondés d'étudiants. Me résoudre à filmer ce qui ne m'inspire pas. Surtout éviter l'exotisme. Les yeux effarouchés par tant d'uniformes et de remue ménage, nous plantons nos dos contre un mur. En regardant ce spectacle estudiantin. La géographie des visages circule en moi. Ces visages racontent tous quelque chose de différent, malgré l'uniforme, la même couleur de cheveux et de pupilles. On se relève, après un temps, en soupirant un peu de l'effort encore à fournir, puis continuons nos escales de corps à travers la ville. Nous arrivons dans une ruelle où de petits artisans s'affairent dans un calme splendide. Petites vieilles papotant devant les stores d'une boutique fermée. Ivres de kilomètres, le ventre vide, le gosier aussi, nous poussons encore plus loin, jusqu'à une rue étrange où tout semble fermé en apparence mais où ça fourmille du son des kimonos qui tombent des épaules. Seuls les halètements ne s'entendent pas. Ruelles vides où parfois la silhouette d'une geisha, frôle les façades. Mirage.
Ces deux derniers jours : fatigue intense, manque d'inspiration, doutes. Je ne sais toujours pas ce que je suis venue chercher ici. Et comment monter ce film. Je vais me contenter de suivre la géographie des visages. Aujourd'hui, dans une chaleur étouffante, avec tous les sacs, on a longtemps cherché une ryokan. Journée à marcher, à suer, avec une fatigue tellement pesante que j'ai cru que mon appendicite allait gicler hors de mon corps ! Dans une semaine, nous rentrons. Je dois retrouver la force et le regard.
Demain, essayer de trouver le mur-théâtre de Nicolas Bouvier.
Merde, il pleut !

Kyoto, 02.06.05
Filmé des gestes de rue. Bus jusqu'au Daitoku-ji, temple où Bouvier a habité. Demandé à Rudy de prendre le son des voix annonçant les arrêts dans le bus. J'aurais dû faire ça bien avant. Comme ça, chaque lieu, aurait été dit par un Japonais et pas par ma voix-off.
Daitoku-ji, jardins zen sous la pluie. Faire coulisser les portes en shoji et découvrir la statue d'un maître. Filmer en Super 8 en catimini. Marcher en silence, au crépitement de gouttes dans ce dédale de temples et jardins en pensant que Nicolas Bouvier a vécu, là, quelque part, avec Eliane. Relever la tête et fixer en contre-plongée les toits comme plusieurs coques de bateaux vikings. Ce bois ayant un jour tremblé de la peur d'un samouraï avant le seppuku. Biru heure, je vois les drapeaux flotter, indiquant qu'ici on peut consommer. Un aquarium géant au sol, faisant le tour du bar sur lequel sont posées des chaises sans pieds. Derrière le bar, le chef regarde mon corps se trémousser de joie dans ce lieu inattendu, complètement étonné d'un tel engouement. Je regrette déjà de m'être trop retenue, d'avoir trop pensé et trop attendu la suite du voyage et de ne pas avoir plus filmé Hiro san, Tomiko san. Cet anti-zen qui incite toujours à se projeter dans le futur et à ne vivre l'instant présent qu'en mesure du passé et de l'avenir. Cette saleté d'attente, cette tendance à se dire que demain, ce sera là, ce je ne sais quoi que je cherche ailleurs alors qu'il est sans doute déjà là, qu'il suffit de le chercher dans le présent ou de le trouver chez moi dans ma bicoque organique ! Gérer le débit des pellicules est un casse-tête, si on se lance et qu'on illumine trop de bobines, sans doute plus tard on le regrettera en tombant sur un instant plus magique, si on se retient et qu'en plus on ne trouve pas mieux, c'est carrément chius radicalus ! Rudy est allé chercher deux pellicules 500 Asa en taxi pour ne plus avoir la mauvaise surprise de revenir le lendemain et de ne plus sentir la même inspiration. J'ai passé, dans un long geste, ma paume sur le bois de la table du bar, cette douceur incroyable comme la peau des Japonais. Le moindre détail est doux au regard, au palais et au toucher. J'ai rincé mes mains avec la longue cuillère en bois, j'ai entendu l'eau qui retombait sur les pierres en donnant à cet acte la conscience de l'instant présent. Le moindre moment, dans cette cuisine zen appelle à être pleinement vécu au présent.
En partant si loin, elle cherchait quelque chose qu'elle ignorait et qu'elle a fini par trouver dans les visages, les petits gestes du quotidien; une sorte de paix dans un bonheur simple. Elle pensait que les temples, que les rituels ancestraux lui livreraient un secret pour réussir à vivre. Mais loin, très loin des photographies, des textes et de tout ce qu'elle avait appris avant d'aller au Japon, elle avait trouvé ce qu'elle était venue chercher. L'individualité qu'elle avait toujours prôné, ces extases de l'ego, tout cela s'en allait. Elle n'avait jusqu'à présent jamais compris ces hordes de touristes japonais prenant tous les mêmes photos, marchant du même pas en suivant le fanion du groupe. Aujourd'hui, cela lui semblait normal. C'est la collectivité qui compte, la tribu, on vit et consomme ensemble sans se dire qu'on est unique. Elle n'arrive pas à formuler ce qui s'installe, pas encore. Elle n'arrive qu'à apprécier les sons que fait le cuisinier en préparant ses poissons. Deux heures qu'elle est là, et chacun dans leur monde, le cuisinier et elle vivent le même espace, en silence, sans nécessité de faire semblant de parler pour parler. Puis elle se met à filmer et c'est beau.

Kyoto, 03.06.05
Iced coffee et petits pains tellement doux qu'on aimerait se les passer sur la joue. Petit square avec jeux d'enfants rouillés. Je filme un homme fumant une cigarette, de dos. Puis je demande au garçon de la ryokan et à sa mère d'écrire leur nom en idéogramme sur leur paume. Ravie du résultat, je marche, la Bolex et trépied à l'épaule en quête de gens qui pourraient aussi écrire leurs noms pour moi. Chaleur écrasante, je dégouline mais je suis heureuse de me balader, seule, avec cette force retrouvée de l'inspiration. Je pense à Bouvier, à la photo où il marche, caméra et trépied sur le dos, et je souris en balançant des konitchiwa à tout le monde ! Il y a une douceur, une gentillesse et une subtilité chez les Japonais. Je rêverais d'être Japonaise, née quelque part dans la montagne aux environs de Nara.
Tous ces portraits filmés sont une sorte de résistance à la tendance occidentale de penser que les Japonais n'ont aucune individualité, qu'ils se ressemblent tous! Et aussi suggérer en hors-champ mon rapport avec eux, sans traducteur, cette communication qui passe par le corps. L'ivresse d'aller vers les gens, de faire une révérence en leur soufflant sumimasen kudasai et de leur expliquer, très vite, que je voudrais qu'ils écrivent leur nom sur leur paume. Vite installer le trépied, faire la focus, le diaph, tout en les empêchant de s'en aller. Teni, main, Namoé, nom, okaité, écrire, kudasai, s'il vous plaît.
Dans ce crépuscule saumoné, les fesses posées sur les pierres chaudes bordant le canal, devant les hérons qui fientent avec élégance, je me dis que je pourrais vivre ici, à Kyoto. Ca me vient comme ça, mais ça a l'air profond. En face, les restos chics où les dames en kimonos servent ces messieurs en costumes et quelques moines, toujours prêts à se taper la cloche. Un homme aveugle s'est fait escorté en lenteur et précaution jusqu'à sa table par une magnifique main blanche sortant d'un kimono mauve. Trois bicoques collées, avec terrasses, celle tout à gauche a comme décor des hommes en chemises blanches et comme service des femmes en kimonos blancs. A côté, c'est le rose des kimonos, des prosternations et des applaudissements, le tout accompagné de musique traditionnelle. Et tout à droite, c'est le mauve, ça s'agenouille, se relève, fait de petits pas et tout ça avec la délicatesse de l'humilité. C'est mon mur-théâtre à moi...
A vélo, dans Kyoto, dans les ruelles calmes où quelques portes en bois coulissent secrètement et où les enfants rentrent de l'école les joues rouges et moites. Kyoto à vélo, ça devrait être la source d'un haiku.
Des aigles font la ronde et tout d'un coup piquent vers le sol pour attraper de la nourriture, puis repartent sur les galets du canal en attendant de repartir en groupe, les ailes épanchées. Orange et rose le ciel, les bicoques en bois en contre-jour et un héron avançant, un peu comme moi, la tête de travers, les pattes qui se déguillent l'une après l'autre, observer et écouter, mais rester longtemps bredouille. Un garçon avec un chignon est passé sur l'autre rive à vélo, avec un appareil sur l'épaule et le long trépied comme une lance. Un samouraï des temps modernes.

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